Le maire d'Istanbul, İmamoğlu, en détention: qu’y a-t-il derrière la dérive de la Turquie vers un régime dictatorial ?

L'arrestation d’Ekrem İmamoğlu, le maire d'Istanbul, plus grande ville de Turquie avec 16 millions d'habitants, par la police lors d'une descente à son domicile mercredi matin, marque une nouvelle étape dans l'instauration d'une dictature présidentielle par le président Recep Tayyip Erdoğan.

Le Sosyalist Eşitlik Grubu (Groupe de l'égalité socialiste), la section turque du Comité international de la Quatrième Internationale, et le World Socialist Web Site exigent la libération immédiate d'İmamoğlu et de nombreux autres prisonniers politiques. Ceux qui sont accusés de «terrorisme» sont en réalité emprisonnés pour avoir exercé leurs droits démocratiques fondamentaux, notamment la liberté d'expression et d'activité politique.

Ekrem Imamoglu, maire de la municipalité métropolitaine d'Istanbul, prononce un discours devant le palais de justice d'Istanbul, le 31 janvier 2025. [Photo: X / @ekrem_imamoglu]

Ce n'est un secret pour personne que le gouvernement Erdoğan utilise le système judiciaire comme arme pour réprimer ses adversaires politiques. Le fait que les méthodes employées pour persécuter les politiciens kurdes, et en particulier la gauche, soient désormais utilisées contre le Parti républicain du peuple (CHP), le plus grand parti bourgeois d'opposition, représente une escalade majeure. Le CHP est le parti fondateur de la République turque et, après deux décennies d'opposition, a dépassé l'AKP d'Erdoğan aux élections locales de 2024 pour devenir premier parti ; İmamoglu est l'une de ses principales figures politiques.

La menace d’arrestation d'İmamoğlu était évoquée par Erdoğan lui-même depuis un certain temps. La raison immédiate était la multiplication des sondages indiquant qu'İmamoğlu pourrait battre Erdoğan aux prochaines élections, prévues en 2028, en tant que candidat du CHP à la présidentielle. Pour l’éviter, le diplôme universitaire d'İmamoğlu a d'abord été révoqué mardi, puis il a été placé en garde à vue mercredi matin pour au moins quatre jours. C’était là d'un «coup d'État préventif» contre un futur président susceptible d'être élu par plus de 50 pour cent des électeurs.

Le gouvernement savait que cette opération illégitime déclencherait des manifestations de masse, mais la tentative du gouvernorat d'Istanbul de réprimer l'opposition sociale a rapidement échoué. L'interdiction de manifester de quatre jours, déclarée en violation de la Constitution, a été ignorée par les manifestations massives de travailleurs et d'étudiants, tandis que des foules importantes descendaient dans les rues à travers le pays pour protester contre cette attaque antidémocratique. Mercredi soir, des dizaines de milliers de personnes ont rempli l’espace devant le bâtiment de la municipalité d’Istanbul. Jeudi, les manifestations de masse se sont poursuivies à Istanbul et dans de nombreuses autres provinces, notamment dans les universités.

L’arrestation d'İmamoğlu fait suite à une vaste répression menée par l'État ces derniers mois. Des maires élus du CHP et de son allié aux élections locales de 2024, le Parti nationaliste kurde pour l'égalité et la démocratie des peuples (DEM), ainsi que des dirigeants de divers groupes « de gauche» alliés à ces partis, ont été pris pour cible. Alors qu’une enquête visant environ 6 000 personnes était révélée et que la volonté de millions d'électeurs était ignorée, le ministère de l'Intérieur a nommé des administrateurs dans de nombreuses municipalités pour remplacer les maires élus.

La volonté du gouvernement Erdoğan de se débarrasser de son opposition bourgeoise s'explique par deux facteurs principaux qui reflètent la crise croissante du système capitaliste mondial. Le premier est l'aggravation des inégalités sociales et des tensions de classe.

Selon le rapport 2023 du Crédit Suisse, la Turquie est en tête en Europe en matière d'inégalités de richesse : le 1 pour cent le plus riche de la population contrôle 40 pour cent des richesses et les 10 pour cent les plus riches 70 pour cent. Eurostat classe également la Turquie au premier rang européen en matière d'inégalités de revenus. Les données officielles montrent qu'en Turquie, où travaillent 32 millions de personnes, 43 pour cent des travailleurs, soit environ 14 millions de personnes, gagnent un salaire minimum équivalant à environ un quart du seuil de pauvreté pour une famille de quatre personnes.

Ces conditions, combinées à une grave crise du coût de la vie, provoquent des luttes croissantes parmi les travailleurs. Le gouvernement Erdoğan réagit en interdisant les grèves, les jugeant « nuisibles à la sécurité nationale ». Mehmet Türkmen, dirigeant du syndicat indépendant BİRTEK-SEN, mise en cause dans une grève sauvage des ouvriers du textile à Gaziantep, est en prison depuis février.

Le deuxième facteur est l'escalade des guerres impérialistes dans la région entourant la Turquie et dans lesquelles la bourgeoisie turque est profondément impliquée. Les conséquences de la guerre de changement de régime menée par les États-Unis et l'OTAN en Syrie depuis 2011 et du coup d'État d'extrême droite en Ukraine en 2014, qui a finalement conduit à une guerre avec la Russie, ont accéléré la marche de la Turquie vers la dictature.

Ankara a participé avec enthousiasme à la guerre réactionnaire menée par les États-Unis en Syrie, utilisant les milices islamistes comme mandataires. Plus tard, lorsque les milices kurdes sont devenues le principal mandataire du Pentagone, formant les Forces démocratiques syriennes (FDS), Ankara a réagi en renforçant ses liens avec Moscou. Les tensions qui ont valu à la Turquie d'être qualifiée d'« allié peu fiable» en Occident ont culminé dans la tentative de coup d'État militaire de 2016 visant à renverser Erdoğan.

Après avoir déjoué le coup d'État soutenu par l'OTAN grâce à une opposition massive, Erdoğan a lancé une contre-attaque sévère en déclarant un état d'urgence qui a duré près de deux ans. Le référendum constitutionnel de 2017 , (article en anglais) dont les résultats ont été contestés, a accordé à Erdoğan de larges pouvoirs.

L'offensive du gouvernement Erdoğan contre le mouvement nationaliste kurde, tant en Syrie qu'en Turquie, a reçu le soutien du CHP. Les députés kurdes du Parti démocratique des peuples (HDP), prédécesseur du parti DEM, ont été emprisonnés sur la base de fausses accusations de «terrorisme» après la levée de leur immunité avec le soutien du CHP. De multiples invasions militaires en Syrie visant les FDS ont également été autorisées grâce aux votes du CHP. Les manifestations de masse qui ont éclaté suite aux irrégularités du référendum de 2017 ont été rapidement contrôlées par le CHP.

La transition de la Turquie vers une nouvelle étape de dictature présidentielle est étroitement liée à l’aggravation de la guerre au Moyen-Orient et à l’impulsion donnée aux formes autoritaires de gouvernement dans le monde entier par la deuxième présidence de Donald Trump.

Trump a commencé à gouverner en «dictateur dès le premier jour», déclarant de fait qu'il ne reconnaîtrait ni la Constitution ni les décisions judiciaires. Commandant en chef de la deuxième armée de l'OTAN, Erdoğan est salué par son allié de la Maison Blanche, non seulement pour avoir instauré une dictature présidentielle qui réprime toute forme d'opposition, mais aussi pour sa politique étrangère hors-la-loi.

Dans une déclaration début janvier, Trump a déclaré: «Le président Erdoğan est un ami. C'est quelqu'un que j'apprécie et que je respecte. Je pense qu'il me respecte aussi», avant d'ajouter: «Si l'on regarde ce qui s'est passé en Syrie, la Russie et l'Iran ont été affaiblis, et c'est un homme très intelligent. Il a envoyé ses hommes là-bas sous différentes formes et différents noms, et ils sont entrés et ont pris le pouvoir» à Damas.

Erdoğan a téléphoné à Trump trois jours seulement avant l'arrestation d'İmamoğlu, leur première conversation depuis novembre. On a rapporté qu'Erdoğan a exprimé son soutien aux efforts de Trump pour parvenir à un règlement négocié du conflit en Ukraine avec la Russie. Les deux dirigeants auraient également discuté de la Syrie, où des groupes liés à Al-Qaïda et soutenus par les États-Unis et la Turquie ont pris le pouvoir en décembre.

Bien qu'aucun détail n'ait été donné, le génocide israélien à Gaza, soutenu par les États-Unis, et les projets contre l'Iran et ses alliés, notamment les Houthis au Yémen, ont bel et bien été évoqués. Lundi, le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a déclaré à son homologue turc, Mehmet Şimsek, que l'administration Trump était déterminée à «rétablir une pression maximale sur l'Iran».

Le renversement du président Bachar al-Assad en Syrie et l'offensive israélienne contre le Hezbollah au Liban ont porté un coup sévère à l'influence de l'Iran dans la région, tandis que le génocide de Gaza continue de s'intensifier. Washington cible le Yémen par des frappes aériennes depuis la semaine dernière, se préparant à une guerre contre Téhéran avec le soutien de son chien d’attaque sioniste. La position de la Turquie est cruciale pour les plans de Washington, car elle abrite de nombreuses bases des États-Unis et de l'OTAN, dont une base radar surveillant Téhéran ; et elle partage une longue frontière avec l'Iran.

La récente montée des tensions entre la Turquie et l'Iran va de pair avec la quête par les États-Unis d’un «nouveau Moyen-Orient» sous leur entière domination. Dans une interview accordée fin février à Al Jazeera, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a répondu aux allégations selon lesquelles l'Iran apportait son soutien aux FDS kurdes en Syrie en déclarant : « Si vous soutenez un groupe dans un autre pays pour semer le trouble, un autre pays pourrait soutenir un groupe dans votre pays pour semer le trouble. » Il faisait ainsi référence à l'importante population turco-azérie d'Iran. Cela fuit suivi d'une convocation réciproque des ambassadeurs.

Le gouvernement Erdoğan a entamé des négociations avec Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), afin de démanteler le PKK et ses affiliés en Irak et en Syrie. Les FDS, qui considèrent Öcalan comme leur chef, ont récemment annoncé leur accord pour leur intégration au nouveau régime de Damas, soutenu par Ankara.

Fort de cette initiative soutenue par des groupes parlementaires des partis DEM et CHP, Erdoğan espère résoudre un point de conflit majeur avec Washington, qui soutient les FDS en Syrie. Elle pourrait également ouvrir la voie au rapprochement de la Turquie, du nouveau régime de Damas et du mouvement kurde au sein d'un axe anti-iranien mené par les États-Unis. Erdoğan élabore sa politique intérieure en étant conscient d'être un allié essentiel de l'administration Trump au Moyen-Orient.

L'escalade de la répression d'Erdoğan sur son territoire fait suite à son appel de septembre dernier à « renforcer le front intérieur » face à l'aggravation de la guerre au Moyen-Orient. Il a affirmé qu'Israël, dont il continue d'alimenter la machine de guerre, notamment en facilitant l'acheminement du pétrole azéri, pourrait cibler la Turquie après la Palestine et le Liban.

Dans le cas d’un tel conflit ou d’une guerre contre l’Iran, l’objectif de neutraliser le mouvement nationaliste kurde en tant que menace pour les intérêts de la bourgeoisie turque, et de le transformer potentiellement en allié conforme aux ambitions de la Turquie en Syrie et en Irak, a joué un rôle important dans la relance des négociations avec le PKK.

Alors que le gouvernement Erdoğan cherche à renforcer ses liens avec Washington, il vise également à exploiter les tensions croissantes entre les États-Unis et les puissances européennes et à faire progresser son objectif d’adhésion à l’Union européenne.

Suite à la démarche unilatérale de Trump en faveur d'un accord avec la Russie, Ankara a déclaré que la Turquie était indispensable à la « sécurité européenne » et figure parmi les pays envisageant d'envoyer des troupes en Ukraine. Le gouvernement Erdoğan continue également de jouer son rôle réactionnaire en empêchant des millions de réfugiés en Turquie de traverser la frontière vers l'Europe, utilisant ce levier comme moyen de pression.

Erdoğan estime que ses alliés européens, qui se livrent à des attaques sociales massives pour financer des guerres impopulaires et le militarisme, et qui encouragent la montée des forces d’extrême droite, n’iront pas au-delà de critiques symboliques des développements en Turquie.

Cela démontre que la lutte contre la dictature et pour les droits démocratiques est indissociable de la lutte contre la classe dirigeante et la guerre impérialiste. C'est précisément pourquoi le CHP, faction traditionnelle des élites dirigeantes et proche de l'impérialisme de l'OTAN et de l'UE, est totalement incapable de mener ce combat.

La première action du CHP après sa victoire aux élections locales l'année dernière a été d'entamer un processus de «normalisation» avec Erdoğan. Parallèlement, les jeunes et les travailleurs qui protestaient contre la complicité du gouvernement dans le génocide israélien à Gaza ou qui exerçaient leur droit de manifester le 1er mai ont été violemment attaqués par la police et arrêtés. İmamoğlu lui-même a été la première personnalité à vouloir se rendre à Damas après le changement de régime en Syrie.

Dans son message depuis sa cellule, İmamoğlu parle de «changer cet ordre inégal, injuste et corrompu», mais cela est impossible dans le cadre du système social capitaliste. La seule force sociale capable de garantir l'égalité, la justice et d'instaurer un régime démocratique est la classe ouvrière, qui doit s'armer d'un programme socialiste international pour prendre le pouvoir. C'est la perspective défendue par le Sosyalist Eşitlik Grubu.

(Article paru en anglais le 21 mars 2025)

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