Pendant la première semaine de l'assaut américano-israélien lancé contre l'Iran, les marchés boursiers mondiaux sont restés relativement stables, apparemment dans la croyance qu’il serait bientôt terminé. Cette situation est peut-être sur le point de changer à mesure que les conséquences de la guerre se manifestent.
L'Asie a fait exception à ce calme relatif. Le marché coréen, pourtant très performant, a connu une chute de 12 % mardi dernier — la plus forte baisse journalière de son histoire, éclipsant celle subie lors de la crise financière mondiale de 2008. D'autres marchés de la région ont également reculé de manière significative en raison de l'impact sévère pour l'Asie de la fermeture du détroit d'Ormuz.
La liquidation de titres pourrait s'étendre plus encore cette semaine, alors que le prix du pétrole continue de grimper en flèche sur fond de prévisions que le baril de Brent allait bientôt franchir la barre des 100 dollars. Les principaux producteurs du Moyen-Orient, notamment les Émirats arabes unis, l'Irak et le Koweït, ont annoncé qu'ils réduisaient leur production. Le Qatar a invoqué la force majeure étant incapable d’honorer ses contrats de gaz naturel liquéfié (GNL).
Le prix du baril de Brent s'est établi à plus de 92 dollars à la fin de la semaine dernière, en hausse de 28 % depuis le début de la guerre, pour atteindre son plus haut niveau depuis 2023. Il était à 70 dollars le baril avant le début du conflit. La référence américaine, le West Texas Intermediate, a bondi de 36 % sur la semaine pour dépasser les 90 dollars le baril, sa plus forte hausse hebdomadaire depuis 1983.
Goldman Sachs, entre autres, a averti que les prix du brut pourraient dépasser les 100 dollars le baril cette semaine «si aucun signe de solution n'émerge d'ici là». Dans une note à ses clients, ses analystes ont déclaré que le prix du pétrole pourrait atteindre des «niveaux de destruction de la demande encore plus rapidement que ne le suggèrent l'histoire et les modèles simples se concentrant uniquement sur les exportations du golfe Persique», et que le choc d'offre «sans précédent » était 17 fois pire que celui des semaines ayant suivi l'invasion russe de l'Ukraine.
Les « solutions » réclamées impliquent une nouvelle escalade de l'assaut militaire.
Selon Mike Sommers, directeur général de l'American Petroleum Institute, le plus grand groupe de pression américain, dont les propos ont été cités dans le Financial Times (FT): « L'accent doit être mis sur le déblocage du détroit d'Ormuz.»
C'est parce qu'aucune des autres options, « même toutes ensemble, n'apporterait le genre de stabilité dont je pense que les économies mondiales auront besoin ». Les autres options n'auraient qu'un impact « marginal » sur les prix.
Dans une interview accordée au FT à la fin de la semaine dernière, le ministre de l'Énergie du Qatar, Saad al-Kaabi, a déclaré que la guerre pourrait « faire s'effondrer les économies du monde entier », que les exportations d'énergie du Golfe pourraient cesser en quelques jours et que le prix du pétrole pourrait atteindre 150 dollars le baril.
Il a précisé que même si la guerre s'arrêtait immédiatement, il faudrait des semaines, voire des mois, pour rétablir des livraisons normales à cause d’une frappe de drone iranien sur sa plus grande installation de gaz naturel liquéfié. Le Qatar est le deuxième fournisseur mondial de GNL.
«Si cette guerre continue pendant quelques semaines, la croissance du PIB mondial sera affectée. Le prix de l'énergie va augmenter pour tout le monde. Il y aura une pénurie de certains produits et une réaction en chaîne d'usines incapables de fournir. »
Les économies asiatiques dépendantes des approvisionnements du Moyen-Orient transitant par le détroit d'Ormuz sont déjà durement touchées. Le gouvernement taïwanais a déclaré qu'il cherchait à établir un cadre d'assistance mutuelle avec le Japon et la Corée du Sud pour faire face à d'éventuelles pénuries de GNL.
Le Japon a mis en place un bureau gouvernemental spécial pour s'occuper des problèmes d'approvisionnement énergétique. Le ministre du Commerce a déclaré qu'il travaillerait « avec un sentiment d'urgence ».
La Corée du Sud doit mettre en œuvre des procédures énergétiques d'urgence. Elle importe environ 70 % de son pétrole brut du Moyen-Orient ainsi que 20 % de son GNL, le tout transitant par le détroit d'Ormuz.
L'économiste en chef pour l'Asie-Pacifique de la banque d'investissement française Natixis, Alicia Garcia Herrero, a qualifié la situation de « terrible » pour Taïwan, la Corée du Sud et la Thaïlande en raison de leur manque de réserves et de leur dépendance des approvisionnements passant par le détroit d'Ormuz.
L'un des principaux effets en Europe est la hausse rapide des prix du GNL. Au cours de la semaine dernière, ils ont augmenté d'environ 50 %, la plus forte hausse depuis la crise énergétique qui a suivi l'invasion russe de l'Ukraine.
Un autre effet réside dans les mouvements erratiques des prix de l'électricité au cours d'une même journée, lorsque l'électricité provenant des panneaux solaires est remplacée par des fournitures au gaz. Le 4 mars, au Danemark par exemple, le prix est passé de 26 € par mégawattheure (MWh) à près de 430 €/MWh moins de quatre heures plus tard. Aux Pays-Bas, le prix a bondi de 24 € à 450 € sur la même période.
Outre l'effet sur le niveau général des prix de l'énergie, l'une des conséquences de mouvements aussi violents est la perturbation des marchés financiers si des spéculateurs, en particulier qui se financent par la dette, sont pris à contre-pied par un revirement.
Les marchés financiers sont déjà impactés par des décisions prises en escomptant que l'orientation générale des banques centrales serait de baisser les taux d'intérêt. Ce scénario a été balayé par la crainte que la hausse des prix du pétrole ne déclenche une nouvelle poussée inflationniste.
L'économiste en chef de la Banque européenne, Philip Lane, a déclaré qu'il pourrait y avoir une «forte poussée» de l'inflation et une «chute brutale de la production » dans la zone euro, selon la durée de la guerre.
Il a averti que « l'impact serait amplifié s'il donnait également lieu à une réévaluation du risque sur les marchés financiers » — les termes utilisés par les banquiers et les analystes financiers pour décrire une vente massive d'actifs.
Les signes avant-coureurs sont encore discrets, mais ils sont bien présents et pourraient rapidement se manifester ouvertement.
L'un des signes est que les obligations d'État ne sont plus considérées comme des valeurs refuges dans des conditions de troubles potentiels. Selon un article du FT: « Les marchés obligataires mondiaux subissent l'une de leurs plus grandes déroutes de ces dernières années, car les craintes d'inflation créées par le conflit au Moyen-Orient ont forcé les traders à abandonner les paris basés sur des baisses de taux d'intérêt dans les grandes économies. »
Une manifestation frappante de cette évolution a été la chute du prix des obligations d'État britanniques à 10 ans, connues sous le nom de «gilts». Elles ont connu leur pire semaine depuis la fameuse «crise de Liz Truss» de septembre-octobre 2022, qui avait nécessité l'intervention de la Banque d'Angleterre.
Les obligations du Trésor américain ont également été vendues à perte. Le rendement, ou taux d'intérêt, a augmenté de 0,17 point de pourcentage, ce qui représente le mouvement le plus important depuis la tempête financière déclenchée par les « tarifs réciproques » de Trump en avril dernier.
