Ceci est le troisième et dernier volet d'une série en trois parties. La première et deuxième parties sont disponibles ici.
L'effondrement de l'Union soviétique et le nouveau Moyen-Orient
La dissolution de l'Union soviétique a levé le dernier obstacle extérieur à la puissance américaine au Moyen-Orient. Avec le départ de Moscou, des régimes comme ceux d'Irak, de Syrie et du Yémen du Sud ne pouvaient plus se tenir en équilibre entre les grandes puissances rivales: Washington s'est imposé comme le seul arbitre de la région.
Loin d'inaugurer une ère de paix, l'unipolarité a permis aux États-Unis de compenser leur déclin économique de longue date par un recours effréné à la force militaire. Au cours des trois décennies suivantes, ils ont lancé toute une suite d'interventions – en Irak, en Somalie, en Yougoslavie, de nouveau en Irak, en Libye, au Yémen et maintenant en Iran – qui ont donné forme au nouvel ordre impérial.
La guerre du Golfe fut la première manifestation de ce changement. L'invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990 – menée sous l'illusion d'une tolérance tacite des États-Unis – fut exploitée par l'administration Bush pour réaffirmer la domination américaine. L'opération Tempête du désert coûta la vie à plus de 100 000 soldats irakiens et ravagea les infrastructures du pays, Bush promettant de ramener l'Irak «à l'ère préindustrielle».
Pour préserver la coalition arabe, Washington a contraint Israël à rester sur la touche, allant jusqu'à lui refuser les codes d'identification ami-ennemi afin d'empêcher toute riposte aux missiles Scud irakiens. Les États-Unis se sont cependant abstenus de tout changement de régime, craignant qu'une victoire kurde ou chiite ne déstabilise la Turquie. Ils ont donc imposé une décennie de sanctions et de zones d'exclusion aérienne qui ont ravagé la société irakienne tout en maintenant Saddam Hussein dans un état de faiblesse.
Comme le Comité international avait prévenu dans son appel de 1991 à une Conférence mondiale contre la guerre impérialiste et le colonialisme, l’effondrement de l’URSS et la guerre du Golfe ne signifiaient pas le triomphe du capitalisme libéral mais la fin de l’ordre d’après-guerre et le début d’une nouvelle ère de guerre et de recolonisation.
Bush proclama un «Nouvel Ordre au Moyen-Orient» fondé sur une présence militaire américaine permanente dans le Golfe, la non-prolifération nucléaire et un règlement israélo-arabe basé sur le principe « la terre contre la paix ».
Washington obligea Israël à participer à la conférence de Madrid de 1991, en retenant 11 milliards de dollars de garanties de prêt et en exigeant l'arrêt de l'expansion des colonies, tout en excluant l'Organisation de libération de la Palestine de la délégation jordano-palestinienne conjointe et en poussant l'ONU à révoquer sa résolution de 1975 déclarant que «le sionisme est une forme de racisme».
Madrid n'a pas abouti à un accord mais a ouvert la voie aux accords d'Oslo de 1993 – le cadre politique à travers lequel les États-Unis ont cherché à stabiliser leur domination et à gérer la question palestinienne par le biais d'une Autorité palestinienne (AP) fragmentée et dépendante sous l’égide du mouvement Fatah de Yasser Arafat, la faction dominante au sein de l'OLP.
Les accords d'Oslo : pacifier la question palestinienne
Les accords d'Oslo ont servi à l'impérialisme américain de mécanisme temporaire de gestion, et non de résolution, de la question palestinienne, qui a toujours été le principal moteur du sentiment anti-impérialiste dans le monde arabe et, de plus en plus, à l'échelle mondiale. Chaque massacre, siège, expansion de colonie, abus et mauvais traitements suscite une indignation populaire qui menace de déstabiliser les régimes clients de Washington. La solution, du point de vue de Washington, résidait dans une opération d'endiguement, permettant également de poursuivre d'autres objectifs impérialistes.
Du point de vue américain, le principal succès d'Oslo fut de transformer l'OLP, mouvement armé de libération nationale, en un appareil de sécurité sous-traitant. Arafat, en échange de la fiction d'un futur État, accepta de reconnaître Israël, de renoncer à la lutte armée et – point crucial – de garantir la sécurité d'Israël. L'Autorité palestinienne qui en résulta n'était pas un État naissant, mais une force de police réprimant la résistance palestinienne pour le compte d'Israël, tout en enrichissant une infime partie de la bourgeoisie palestinienne grâce à de l’«aide au développement». Oslo servit à dompter le plus radical des mouvements nationalistes arabes et à le mettre au service de l'occupation à laquelle il avait promis de mettre fin.
Les accords d’Oslo étaient également motivés par le besoin du capital israélien de sortir de son autarcie nationale et de s'intégrer à l'économie plus vaste du Moyen-Orient à l'ère de la mondialisation. Le dirigeant travailliste Shimon Peres a énoncé cet objectif avec une franchise brutale en 1992: «Nous ne voulons pas une paix entre les nations. Nous voulons une paix entre les marchés.»
Un mini-État palestinien – non contigu, économiquement dépendant et fournissant une main-d'œuvre sous-traitée à bas coût – était le prix de cette intégration aux marchés de l'Union européenne et du monde arabe. Les travailleurs palestiniens devaient être exclus d'Israël et remplacés par des migrants asiatiques encore bon marché et plus vulnérables, tandis que les consommateurs et le territoire palestiniens constitueraient un marché captif. Il s'agissait là d'une économie coloniale déguisée en discours de paix.
Pour Washington, Oslo remplissait un autre objectif diplomatique crucial: fournir aux régimes bourgeois arabes une couverture politique pour leur collaboration avec l’impérialisme américain. Les classes dirigeantes arabes d’Égypte, de Jordanie et d’Arabie saoudite pouvaient ainsi invoquer le «processus de paix» comme preuve que Washington n’était pas juste un partisan inconditionnel de l’expansionnisme israélien, ce qui leur permettait de justifier plus facilement leur propre normalisation des relations avec Israël et leur alignement sur les objectifs stratégiques américains.
De même, l'objectif principal du successeur dénué de substance d'Oslo, la Feuille de route de 2003, était de fournir une couverture pour la guerre en Irak et permettre aux régimes arabes de justifier leur acquiescement à l'invasion auprès de leurs populations.
Cette «paix» était structurellement incapable d’assurer l’autodétermination des Palestiniens ou d’améliorer leurs conditions de vie misérables; ce n’était pas son but. Israël poursuivit l’extension des colonies tout au long des années 1990, davantage qu’au cours des 26 années précédentes. Il s’est emparé des ressources en eau et autres, a construit des routes de contournement et a installé plus de 600 points de contrôle qui ont paralysé la liberté de circulation et l’activité économique des Palestiniens.
Oslo a servi de couverture diplomatique à cette dépossession et à cet appauvrissement. L'Autorité palestinienne devint synonyme de corruption et de collusion. La seconde Intifada, qui a éclaté en septembre 2000, fut le verdict des masses palestiniennes sur ces accords. Lorsque les pourparlers de Camp David ont échoué en 2000 et que l'Intifada a commencé, la raison d'être des accords d'Oslo devint caduque. La pacification orchestrée a été remplacée par la doctrine d’après le 11 septembre, visant à remodeler l'ensemble du Moyen-Orient par la force, y compris en autorisant une violence encore plus grande contre les Palestiniens.
Israël et la «guerre contre le terrorisme»
Après le 11 septembre, George W. Bush a utilisé la «guerre contre le terrorisme» pour normaliser les guerres préventives et les changements de régime, en commençant par l’Afghanistan et l’Irak. Ce fut l’annonce que le recours illimité à la force militaire deviendrait l’instrument habituel de la politique étrangère américaine. Israël, bien sûr, a réagi favorablement à ce changement.
À peine un mois après l'invasion de l'Afghanistan, Bush dévoila l’«axe du mal»: la Corée du Nord, l'Iran et l'Irak – les deux derniers pays producteurs de pétrole à avoir résisté à l'hégémonie américaine et soutenu les Palestiniens. La liste s'allongea rapidement avec Cuba, la Libye et la Syrie. Les États-Unis s'arrogeaient désormais le droit d'attaquer tout État qui faisait obstacle à leur domination mondiale.
Israël s'empressa d'intégrer son propre conflit à ce nouveau cadre. Il insista pour dire que les États-Unis et Israël menaient une même guerre et présenta la résistance palestinienne comme faisant partie de la menace djihadiste mondiale. Le 11 septembre, Netanyahou a déclaré que les attentats susciteraient une « sympathie immédiate » pour Israël, tandis que les responsables israéliens assimilaient le Hamas, le groupe clérical bourgeois affilié aux Frères musulmans, tous les groupes armés palestiniens et le Hezbollah libanais à Al-Qaïda. Cette manœuvre idéologique a aligné la doctrine de sécurité nationale américaine sur la position d'Israël durant la Seconde Intifada.
Ariel Sharon, alors Premier ministre d'Israël, devint l'un des plus fervents partisans internationaux de l'intervention américaine en Irak, malgré l'état de délabrement du pays après une décennie de sanctions et la destruction par Israël, en 1981, du réacteur d'Osirak. Il contribua à forger un consensus pro-guerre en Israël, contrastant fortement avec l'opposition massive en Europe et en Amérique du Nord.
Israël n'a pas officiellement participé à l'invasion de 2003, mais a fourni des renseignements, un soutien logistique et politique. Les méthodes d'interrogatoire et de torture américaines utilisées en Irak, notamment à Abou Ghraib, s'inspiraient directement de précédents israéliens. Comme en 1991, Washington a exclu Israël de la «Coalition des volontaires» afin de ne pas embarrasser ses alliés arabes, qui, tout en dénonçant publiquement la guerre, fournissaient en coulisses bases, droits de survol et coopération en matière de lutte anti-insurrection.
L'intégration américano-israélienne s'est intensifiée dans tous les grands domaines de sécurité: lutte contre le terrorisme, sécurité intérieure, guerre urbaine, cyber-opérations, coordination du renseignement contre l'Iran au Liban, en Syrie et en Irak, intégration régionale de la défense antimissile et exploitation conjointe du gaz de la Méditerranée orientale. Après le 11 septembre, Israël s'est trouvé structurellement intégré à l'architecture de sécurité américaine, constituant la base avancée et le bras armé nécessaires à la confrontation à venir avec l'Iran.
Le rôle pour l'impérialisme américain de la répression israélienne des Palestiniens
Après le 11 septembre, la doctrine de l'administration Bush visant à remodeler le Moyen-Orient par la force — et l'acquiescement des régimes arabes aux guerres américaines en Afghanistan et en Irak — a permis à Israël d'abandonner la fiction des «négociations» d'Oslo et de la remplacer par un militarisme ouvert: sièges, assassinats, couvre-feux et opérations de changement de régime visant à écraser une fois pour toutes la résistance palestinienne.
Bush a immédiatement signalé ce changement. En mars 2001, il a déclaré à Sharon qu'il ne «tenterait pas d'imposer la paix», donnant de facto carte blanche à Israël. Sharon a réagi par les premières frappes aériennes contre des cibles de l'Autorité palestinienne depuis 1967 et une vague d'incursions en Cisjordanie. Lorsqu’il a formellement dénoncé les accords d'Oslo en décembre 2001, les régimes arabes ont fait des protestations rituelles pour la forme, mais sans rien faire.
En 2002, Washington installa Mahmoud Abbas comme Premier ministre palestinien dans le cadre de la «Feuille de route pour la paix», afin d'écarter Arafat et de créer une direction palestinienne disposée à faire appliquer les directives de Washington. Cette feuille de route a servi de couverture diplomatique au soutien arabe à la guerre imminente en Irak.
En 2004, Bush accorda à Sharon des garanties écrites qui ont marqué un tournant historique dans la politique américaine: la reconnaissance que les principaux blocs de colonies resteraient partie intégrante d’Israël, le rejet du droit au retour et l’affirmation du droit d’Israël à agir «de son propre chef», même dans les zones dont il s’était retiré. Fort de ces assurances, Sharon a procédé au «désengagement» unilatéral de Gaza – non un pas vers la paix mais une manœuvre visant à réduire le coût de l’occupation tout en gelant les négociations sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem.
Lorsque le Hamas remporta les élections palestiniennes de 2006, les États-Unis ont refusé d'en reconnaître le résultat. Ils ont mis en place un plan de 1,27 milliard de dollars pour armer Mohammed Dahlan, homme fort du Fatah, afin de renverser le gouvernement élu. Lorsque le Hamas a déjoué le coup d'État et pris le contrôle de Gaza, Washington a soutenu le blocus israélien – privant Gaza de nourriture, de médicaments, d'électricité et d'eau – avec la participation active de l'Égypte.
Les États-Unis ont pleinement soutenu l'offensive israélienne de 2008-2009 contre Gaza, considérant la destruction du Hamas comme un élément de leur projet plus vaste de construction d'un «Nouveau Moyen-Orient» et d'affaiblissement de l'Iran et de la Syrie. L'Égypte, l'Arabie saoudite et l'Autorité palestinienne en ont été les complices directs, terrifiées de ce que la victoire électorale du Hamas eût montré qu'un mouvement de résistance populaire pouvait défier leur propre pouvoir.
Sous Obama, l'aide militaire américaine a Israël a atteint 3,8 milliards de dollars par an, avec un renforcement de la coopération en matière de défense antimissile et un financement important du système Dôme de fer. Trump est allé plus loin: il a supprimé tout financement aux institutions palestiniennes, reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël, affirmé la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan et orchestré en 2020 les accords d'Abraham, qui ont normalisé les relations d'Israël avec les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Soudan et le Maroc.
Cela a officialisé ce qui était depuis longtemps un secret de polichinelle: l’importante coopération clandestine, commerciale, de renseignement et militaire, entre les États du Golfe et Israël, désormais légitimée au service du régime de sanctions de «pression maximale» imposé par Washington à l’Iran. Cela a éliminé jusqu’à la prétention que les régimes arabes conditionnaient leurs relations avec Israël aux droits des Palestiniens. Cela a consolidé un axe anti-iranien mené par les États-Unis et a aligné les États du Golfe sur la confrontation plus large menée par Washington avec la Chine.
Aucun des signataires n'a cherché à dénoncer les accords après l'offensive israélienne de 2023 contre Gaza. La Jordanie, l'Égypte et les États du Golfe ont veillé à ce que les approvisionnements énergétiques d'Israël restent ininterrompus.
Lorsque le génocide d'octobre 2023 a débuté, le déploiement immédiat par l'administration Biden de navires de guerre en Méditerranée orientale a clairement montré qu'il s'agissait d'une offensive conjointe américano-israélienne. Washington a fourni renseignements, soutien logistique et programme d'armement d'urgence d'une valeur de 14,3 milliards de dollars, tout en utilisant son droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU pour bloquer les résolutions de cessez-le-feu. Gaza devint un laboratoire tactique pour la doctrine militaire américano-israélienne: guerre urbaine, surveillance, opérations de drones et systèmes de défense antimissile y ont été testés en conditions réelles.
Chaque offensive israélienne, à Gaza ou en Cisjordanie, servait les intérêts stratégiques des États-Unis. Israël bénéficiait d'une totale liberté d'action car chaque opération contribuait au projet plus vaste de remodelage du Moyen-Orient sous hégémonie américaine. La guerre génocidaire de 2023 a clairement indiqué à l'Iran, à la Chine et à la Russie que les États-Unis n'avaient aucune limite et qu'ils toléreraient les massacres pour asseoir leur domination.
Mais il s'agissait toujours là d'une relation de dépendance mutuelle. Israël avait besoin du financement et de la protection des États-Unis pour survivre; les États-Unis avaient besoin d'Israël comme instrument indispensable de répression, de sous-traitant et de bras armé régional. Ce qui les unissait, c'était l'intérêt de classe commun à l'impérialisme américain et à son allié régional: écraser tout défi – palestinien, nationaliste arabe, iranien ou provenant de la classe ouvrière – à leur domination sur la région la plus stratégiquement vitale et la plus riche en pétrole de la planète.
Les guerres contre le Liban pour affaiblir le réseau régional de l'Iran.
En 2006, Israël lança une offensive de 34 jours contre le Liban, visant explicitement à éliminer le Hezbollah, allié de l'Iran, en tant que force militaire et politique. Cette offensive soigneusement planifiée s'inscrivait dans la stratégie américaine de restructuration régionale, et qualifiée par le WSWS de «poursuite et escalade de la restructuration géopolitique impérialiste du Moyen-Orient et de l'Asie centrale, amorcée par les invasions de l'Afghanistan et de l'Irak». L'objectif militaire immédiat – l'anéantissement du Hezbollah – était le prélude à une confrontation avec la Syrie et, à terme, avec l'Iran. Les États-Unis bloquèrent activement les efforts de cessez-le-feu, la visite de Condoleezza Rice étant délibérément retardée afin de donner à Israël un maximum de temps pour mener à bien ses destructions.
La guerre a dévasté le Liban et déplacé plus d'un million de personnes, mais elle n'a pas atteint ses objectifs stratégiques. Le Hezbollah a survécu, mobilisé un large soutien populaire et imposé un cessez-le-feu. Ce conflit a toutefois accéléré le développement des systèmes de défense antimissile, devenus essentiels à la coopération militaire américano-israélienne.
Israël a persisté dans ses efforts pour éliminer le Hezbollah. Tout au long des années 2010, il a mené des milliers de frappes aériennes en Syrie, ciblant les forces soutenues par l'Iran et les lignes de ravitaillement du Hezbollah, agissant comme la force aérienne de Washington contre l'axe de résistance iranien. En 2024, Israël reprit cette mission avec une férocité bien accrue: une campagne systématique d'assassinats visant l'ensemble de la haute hiérarchie du Hezbollah, aboutissant à la mort de son chef, Hassan Nasrallah, le 28 septembre 2024.
Quelque 85 bombes – majoritairement des bombes anti-bunker de 900 kg fournies par les États-Unis – ont été larguées sur le centre de Beyrouth. Netanyahou ordonna la frappe depuis New York, au lendemain d'un discours à l'Assemblée générale de l'ONU où il présentait explicitement la campagne israélienne comme la construction d'un «nouveau Moyen-Orient» aligné sur les intérêts stratégiques américains contre l'Iran, la Syrie, l'Irak et le Liban. Le WSWS écrivit qu'il ne s'agissait pas d'un acte unilatéral israélien, mais d'une opération de l'impérialisme américain: «Le gouvernement de Netanyahou, financé et armé par les États-Unis, n'est pas un acteur indépendant, mais agit comme mandataire de l'Amérique.»
En mars dernier, Israël a de nouveau attaqué le Liban dans le cadre de la confrontation plus large entre les États-Unis et l'Iran, déployant la même tactique qu'à Gaza – déplacements massifs de population et bombardements aériens – tout en cherchant à repousser le Hezbollah au nord du fleuve Litani. L'objectif américain global demeure inchangé: remodeler l'équilibre des pouvoirs dans la région. De son côté, la direction israélienne utilise le conflit pour poursuivre ses ambitions territoriales et consolider un Grand Israël.
Maintien de l’ordre dans toute la région: la Syrie et l’«Axe de la résistance»
Israël n'a pas seulement mené des opérations directes contre l'Iran; il a également servi de force de frappe avancée pour Washington contre l'ensemble de «l'axe de la résistance» que les États-Unis cherchent à anéantir. Durant la campagne des États-Unis, des pays du Golfe et de la Turquie pour renverser le gouvernement syrien, Israël a lancé des centaines de frappes aériennes contre des sites militaires syriens, des aérodromes, des dépôts d'armes, ainsi que contre les bases et les convois de l'Iran et du Hezbollah – la principale force extérieure en Syrie depuis 2013.
Israël a effectivement servi de soutien aérien aux milices d'opposition soutenues par les États-Unis, tout en fournissant une aide médicale et logistique aux groupes islamistes armés sur le plateau du Golan. Ces opérations étaient coordonnées avec les forces américaines présentes dans l'est et le nord de la Syrie, qui partageaient les renseignements avec Israël.
L'objectif était clair: empêcher l'Iran de consolider en Syrie sa position de contrepoids à la domination régionale des États-Unis. Israël a également détruit le présumé réacteur nucléaire syrien d'al-Kibar en 2007 – une opération que l'administration Bush refusait de mener elle-même, mais qu'elle a délégué à Israël, préservant ainsi le monopole nucléaire israélo-américain. Washington a immédiatement exploité cette attaque comme un avertissement à Téhéran: voilà ce qui attend vos installations nucléaires.
La guerre Israël-Hezbollah de 2023/2024 a redessiné le paysage du champ de bataille syrien. Le Hezbollah a été contraint de redéployer ses combattants, ses commandants et son matériel logistique vers le front sud du Liban. Cette présence réduite a créé un vide temporaire dans le nord-ouest de la Syrie, au moment même où Hayat Tahrir al-Sham (HTS), groupe militant islamiste sunnite issu du Front al-Nosra, consolidait son emprise sur Idlib.
Le Hezbollah une fois immobilisé et les acteurs régionaux concentrés sur la prévention d'une confrontation israélo-iranienne plus large, HTS fut soumis à moins de contraintes. Ce changement indirect mais décisif a permis à HTS de renforcer son emprise et a contribué à l'effondrement du régime syrien en décembre 2024.
Après la prise de Damas par HTS, Israël a poursuivi son objectif de longue date visant à affaiblir et à fragmenter la Syrie. Il a soutenu des groupes minoritaires contre un État centralisé – les Druzes au sud-ouest et les Kurdes au nord-est – jusqu'à ce que Washington le contraigne à retirer son soutien aux forces kurdes lors de l'offensive de l'armée syrienne pour réintégrer la région autonome.
L’Iran et l’alignement sécuritaire de plus en plus intense entre les États-Unis et Israël
L'invasion de l'Irak menée par les États-Unis – dont l'effet pervers fut d'accroître l'influence régionale de l'Iran – a fait de ce dernier l’axe de la stratégie américaine. Ce changement a accéléré l'intégration d'Israël au système militaro-sécuritaire américain et a poussé l'Iran à se rapprocher de la Chine, désormais principal rival de Washington sur la scène internationale.
Une fois l'Iran intégré à l'«axe du mal», Washington a imposé, par le biais de l’ONU une série de sanctions contre son programme nucléaire malgré l'absence de preuves de violation du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Obama a accentué cette pression en 2012 en ciblant le secteur énergétique et la banque centrale iraniens, menaçant d'exclure du système financier dominé par les États-Unis tout État achetant du pétrole iranien.
Trump a intensifié la confrontation: en dénonçant l'accord nucléaire de 2015, en réimposant des sanctions radicales, en désignant le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) comme organisation terroriste et en ordonnant l'assassinat de Qassem Soleimani en 2020.
Parallèlement à ces mesures officielles, les États-Unis et Israël ont mené une longue «guerre de l'ombre» pour paralyser les capacités nucléaires et militaires de l'Iran: cyberattaque Stuxnet contre Natanz; assassinats de scientifiques et de responsables des Gardiens de la révolution; sabotage des infrastructures militaires et énergétiques; et attaques contre la marine marchande iranienne. C’était une campagne conjointe d'endiguement militaire, technologique et économique qui a consolidé le rôle d'Israël comme principal homme de main de Washington.
Cette alignement est devenu explicite en 2024 lorsque la frappe israélienne contre le consulat iranien de Damas a déclenché une riposte iranienne directe. Les États-Unis ont immédiatement réagi: le CENTCOM a constitué une coalition multinationale de défense aérienne; le Royaume-Uni, la France, la Jordanie, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis fournissant renseignement, espace aérien et soutien logistique. La défense d'Israël s'inscrivait désormais dans un système de sécurité régional dont les États-Unis étaient le centre.
Il n’y eut plus de doute à cet égard en juin 2025 lorsqu' Israël a attaqué les installations nucléaires iraniennes pendant les négociations américano-iraniennes. Les États-Unis ont défendu Israël, intercepté les missiles iraniens, fourni les renseignements et le soutien logistique, et ont finalement mené des frappes directes sur les sites nucléaires souterrains iraniens – des cibles hors de la portée d'Israël. L'Iran a riposté en attaquant une base américaine au Qatar, après quoi Washington a imposé un cessez-le-feu. Les États du Golfe ont de nouveau fourni bases, renseignements et espace aérien; les puissances de l'OTAN ont offert un soutien politique et logistique. Le chancelier allemand Friedrich Merz a résumé ainsi l'essence de l'opération: Israël faisait le «sale boulot» de l'Occident.
Le conflit actuel, lancé conjointement par les États-Unis et Israël le 28 février, est l'expression la plus aboutie de cette intégration. Tous les États du Golfe, à l'exception d'Oman, ont ouvert leurs bases, réseaux de renseignement et espace aérien à Washington; les États membres de l'OTAN ont apporté un soutien politique et un soutien militaire indirect.
Pris ensemble, ces développements montrent comment Israël agit comme agent de terrain de Washington au sein d'une architecture de sécurité régionale pilotée par les États-Unis. Ces derniers déterminent l'ampleur, la durée, la coalition et le cadre politique des opérations, et imposent les cessez-le-feu. Israël n'est même pas partie prenante aux négociations américano-iraniennes qui définiront les termes de tout accord.
Cela montre clairement que la guerre américano-israélienne contre l'Iran n'est pas le fruit de manœuvres d’Israël ou de réseaux de lobbying israéliens, mais bien de la crise de l'ordre impérial mondial. Réduire un conflit d'envergure planétaire aux seules manœuvres d'un État de dix millions d'habitants, c'est confondre l'ombre et la réalité. La force motrice de cette guerre est la logique stratégique de l'impérialisme américain, qui cherche désespérément à reprendre le contrôle de l'énergie, des matières premières, des routes d'investissement, des corridors commerciaux et des points de passage géopolitiques stratégiques, tandis que sa domination s'érode sur tous les fronts, à l'exception du domaine militaire.
Dans ce cadre, Israël agit comme un partenaire mineur dont les actes renforcent les objectifs de Washington et non comme un marionnettiste capable d'entraîner dans une guerre la plus grande puissance militaire et financière du monde.
Conclusion
L’impérialisme: le stade suprême du capitalisme, écrit par Lénine, reste le cadre indispensable à la compréhension de la crise mondiale actuelle. L'impérialisme ne se réduit pas à une simple agression coloniale ou à l'intimidation des grandes puissances; il constitue un stade spécifique du développement capitaliste, caractérisé par le monopole, le capital financier, l'exportation de capitaux, les cartels internationaux et le partage du monde entre les grandes puissances – un partage qui ne peut être modifié que par un redécoupage violent. Il ne s'agit pas d'un choix politique, mais de la logique structurelle du capitalisme dès lors qu'il dépasse les limites de l'État-nation.
Lénine explique que les forces économiques, financières et militaires changeantes d’États capitalistes concurrents déstabilise en permanence un quelconque «équilibre» impérialiste. L'ascension de l'Allemagne a brisé l'équilibre du début du XXe siècle; l'ascension de la Chine a joué après l'effondrement de l'Union soviétique le même rôle au XXIe siècle. La marche vers la guerre découle de cette contradiction objective, et non des décisions de dirigeants individuels.
Lénine insistait encore sur le fait que l'impérialisme engendrait «la réaction sur toute la ligne» à l’intérieur. Le capitalisme monopoliste exige répression, censure et restriction des droits démocratiques. Les sommes colossales acheminées vers Israël – 158 milliards de dollars depuis 1948, soit 3,8 milliards de dollars par an aujourd'hui, auxquels s'ajoutent les aides d'urgence – constituent un transfert direct, des les besoins sociaux au militarisme et à l'industrie d'armement.
La répression des manifestations pro-palestiniennes sur les campus américains, la criminalisation de la dissidence, l'interdiction des groupes d'étudiants et les menaces d'expulsion en Allemagne font partie d'un même processus: utiliser le conflit israélo-palestinien pour justifier l'extension de l'appareil répressif contre une classe ouvrière qui entre en lutte pour les salaires et les conditions de travail.
L'analyse de Lénine reposait sur la constatation que le capitalisme était entré dans une ère de crise et de déclin systémiques où la transformation socialiste de la société était devenue une nécessité objective. De cette analyse découle une conclusion stratégique: aucun appel à l'État capitaliste, aucune invocation de l'«ordre international fondé sur des règles», aucune campagne visant à réformer la politique étrangère américaine en réduisant l'influence israélienne ne peut stopper la descente vers la guerre mondiale. Les manifestations de masse de 2003 n'ont pas empêché l'invasion de l'Irak; l'indignation internationale face au génocide de Gaza ne l’a pas arrêté; pas plus que les recours devant la Cour internationale de Justice ou la Cour pénale internationale. L'impérialisme ne peut être contraint à la paix par la pression.
Ce qu’il faut, c’est construire un mouvement international de la classe ouvrière armé d'un programme socialiste et internationaliste, dirigé contre le système capitaliste qui est la cause profonde des guerres impérialistes, et conduit par le parti révolutionnaire de la Quatrième Internationale. Seule la mobilisation indépendante de la classe ouvrière à l'échelle mondiale peut mettre fin à la barbarie en train de s’étendre et ouvrir la voie à une réorganisation socialiste de la société.
(Article paru en anglais le 2 juin 2026)
