Le congrès du parti Die Linke (Parti de gauche) s'est tenu à Potsdam du 19 au 21 juin. La motion phare du comité exécutif du parti s'ouvre sur cette phrase: « Il y a un an, nous avons décidé d'organiser l'espoir.» C'est peut-être la seule affirmation honnête de tout ce document.
«Organiser l’espoir » plutôt que de renverser les insupportables conditions sociales: telle était autrefois la mission de l’Église. C’est précisément pour cette raison que Karl Marx a créé l’expression « opium du peuple ». L’Église orientait l’espoir vers le salut dans l’au-delà afin d’empêcher les gens de se rebeller contre les conditions intolérables du monde réel.
Die Linke agit de même dans ce monde. Ce mouvement prétend que la militarisation, le réarmement, la destruction du climat, la casse sociale et la marche à droite peuvent être surmontés sans toucher à la propriété privée capitaliste ni aux rapports sociaux et aux institutions étatiques qui en résultent. Il entretient l'illusion que quatre décennies de régression sociale, la polarisation entre riches et pauvres, le réarmement intérieur et les guerres impérialistes peuvent être annulés par quelques mesures réformistes.
Chaque phrase de ce document est formulée de manière à mêler une critique modérée de la situation actuelle à une politique compatible avec celle du gouvernement fédéral – et, par endroits, avec celle du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD). Son objectif n'est pas de mobiliser la classe ouvrière contre les oligarques milliardaires qui dominent la vie économique et leurs laquais politiques mais d'étouffer dans l'œuf tout mouvement de ce type.
Cela oblige le parti à dénoncer les abus les plus flagrants. Mais une fois percé le brouillard des formules de gauche, la motion phare de la direction du parti se révèle être un document pro-capitaliste et nationaliste qui défend les intérêts des élites dirigeantes.
Die Linke et l'AfD
Étouffer la résistance au capitalisme a toujours été le rôle de Die Linke, depuis que son prédécesseur, le PDS, a émergé des ruines du SED – le parti d’État stalinien de l’ancienne Allemagne de l’Est (RDA) – en 1990.
À cette époque, le PDS a fondé et soutenu l'action de la Treuhandanstalt, dont le rôle était de privatiser, restructurer ou liquider environ 8 500 entreprises publiques. Face à la révolte des travailleurs contre la catastrophe sociale engendrée par ces mesures, le parti s'est érigé en porte-parole des plus démunis et a intégré les gouvernements des Länder de l'Est de l'Allemagne, où il a poursuivi la casse. À Berlin, où le PDS/Die Linke a gouverné en coalition avec le Parti social-démocrate (SPD) de 2002 à 2011, il a été un pionnier national en matière de suppression d'emplois publics, de réduction des salaires et des prestations sociales, et de privatisation des logements sociaux.
La politique de l’« Agenda 2010 » du gouvernement fédéral SPD-Verts de Gerhard Schröder et la fusion avec des membres dissidents du SPD ont donné un nouvel élan au parti, qui se nomme désormais Die Linke. Dans la plupart des Länder de l’Est, il est devenu la première ou la deuxième force politique; en Allemagne de l’Ouest, il a fait son entrée dans les parlements régionaux; et en Thuringe, il a même fourni pendant dix ans le ministre-président en la personne de Bodo Ramelow
Et quel a été le résultat? Die Linke a laissé derrière elle un désert social dans lequel à présent progresse l’AfD. Sur le plan politique également, Ramelow a préparé le terrain pour l’AfD avec sa politique d’expulsions rigoureuse des immigrés. Début 2017, le taux d’expulsion en Thuringe était près de trois fois supérieur à celui de la Bavière, gouvernée par l’Union chrétienne-sociale (CSU).
Les jeunes qui ont rejoint Die Linke par opposition à l'AfD devraient se demander pourquoi ce parti est devenu de loin le plus fort de Thuringe après dix ans de gouvernement Ramelow. La réponse est simple: l'association de slogans de gauche et de politique de droite qui caractérise Die Linke constitue le terreau idéal pour l'extrême droite. Elle engendre la frustration, la désillusion et la haine que les démagogues de droite exploitent à leurs propres fins.
Die Linke se dégage de toute responsabilité dans la catastrophe qu'elle a elle-même provoquée. Elle impute bien plutôt la montée de l'extrême droite à la population. «Il est clair qu'à présent, une partie des électeurs de l'AfD a adopté une vision du monde raciste qu'il est impossible de faire changer par de simples revendications politiques», affirme la motion phare de la direction du parti.
En réponse, la motion propose une «politique d'alliance antifasciste » – c'est-à-dire une collaboration encore plus étroite avec les partis traditionnels tant décriés – et appelle à l'interdiction de l'AfD. Une telle interdiction ne ferait que renforcer l'appareil répressif de l'État, déjà gangrené par l'extrême droite, et créerait un précédent pour la répression des organisations de gauche, comme le démontrent de nombreux exemples historiques. Interdire l'AfD n'empêcherait pas la construction d'un régime autoritaire, mais l'accélérerait.
L’AfD n'est pas un corps étranger qui a envahi le paisible jardin de la démocratie. Elle a été délibérément construite par le haut car elle est nécessaire pour réprimer la résistance au chômage et à la casse sociale, pour instaurer un État policier, pour accélérer le réarmement et pour préparer de nouvelles guerres.
La montée de l'AfD, écrit Christoph Vandreier dans la préface de son ouvrage Why Are They Back? (Pourquoi sont-ils de retour ?), ne peut être comprise «sans examiner le rôle du gouvernement, de l'appareil d'État, des partis, des médias et des idéologues universitaires qui lui préparent le terrain». Le livre le démontre dans le détail.
Hitler accéda au pouvoir grâce à une conspiration des élites dirigeantes réunies autour du président du Reich Paul von Hindenburg, du chancelier du Reich Franz von Papen, du magnat de la presse Alfred Hugenberg et des dirigeants industriels, qu'il avait convaincus de son utilité lors d'un discours au Club industriel de Düsseldorf. Il était indispensable pour réprimer la classe ouvrière, préparer l'économie à la guerre et mener la guerre d'anéantissement contre l'Union soviétique.
Donald Trump, qui soutient ouvertement l'AfD, doit également sa victoire électorale à la haine envers les élites dirigeantes. Pourtant, une fois au pouvoir, il s'est révélé être l'incarnation même de la dictature du capital financier. Les cinq hommes les plus riches du monde étaient assis à ses côtés lors de son investiture; depuis, leur fortune a explosé. Elon Musk est devenu le premier billionnaire au monde. L'introduction en bourse de SpaceX à elle seule a permis à ce fervent partisan de l'AfD d'accroître sa fortune de 624 milliards de dollars en juste six jours.
Les Démocrates et leur aile pseudo de gauche, les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) – parti frère de Die Linke – n’offrent aucune solution progressiste. Ils représentent eux-mêmes les intérêts de Wall Street et du complexe militaro-industriel et ne sont ni capables ni disposés à mobiliser la classe ouvrière contre le fasciste de la Maison-Blanche.
Le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, membre des DSA, s'était déjà rapproché de Trump avant même son entrée en fonction. Il a largement renié ses promesses électorales: gratuité des bus, logements sociaux, taxe spéciale sur les plus riches. Par là, Mamdani suit la même voie que de nombreux autres alliés de Die Linke – Alexis Tsipras en Grèce, Pablo Iglesias en Espagne – qui ont remporté les élections grâce à un discours de gauche pour ensuite, une fois au pouvoir, imposer les diktats des banques, du FMI et de l'Union européenne.
Die Linke entend réitérer cette supercherie lors de sa campagne pour les élections régionales de Berlin en septembre. «Nous montrons à Berlin ce que Zohran Mamdani a montré à New York: avec une campagne percutante pour un Berlin abordable, un candidat crédible, du porte-à-porte et des milliers de membres engagés dans chaque circonscription, nous pouvons prouver qu’une politique au service de l’intérêt général est possible », affirme la motion principale.
Seul un mouvement ouvrier, unissant la lutte contre la démolition sociale, la dictature et la guerre à la lutte contre le capitalisme, pourra enrayer la montée de l’AfD. Ce mouvement doit être international et indépendant de tous les partis traditionnels et de syndicats qui se sont mués d'organisations ouvrières réformistes en cogérants de la grande entreprise et en gendarmes des lieux de travail. Un tel mouvement unirait la classe ouvrière en une puissante force sociale et couperait l’herbe sous les pieds des démagogues d’extrême-droite.
Die Linke rejette cela catégoriquement. Au contraire, au nom d’une « politique d’alliance antifasciste », ce parti se rapproche toujours plus des partis au pouvoir qui, par leurs attaques contre les réfugiés, leurs coupes sociales, la mise en place d’un État policier et leur politique belliciste, préparent le terrain pour les fascistes.
La politique pro-guerre de Die Linke
La motion principale adopte la même position sur la question de la guerre. La direction du parti est parfaitement consciente de l'impopularité profonde du réarmement, de la conscription et de la guerre auprès des jeunes, chez lesquels elle a récemment recruté de nombreux nouveaux membres. La motion condamne donc fermement « l'escalade de la violence militaire et des guerres », appelle à investir dans « l'indépendance technologique, une éducation et une recherche d'avenir ainsi que dans la cohésion sociale » plutôt que dans les armements, et apporte son soutien à l’objection de conscience et autres positions similaires.
Pourtant, les réponses politiques que cette motion apporte aux guerres actuelles en Ukraine et au Moyen-Orient, aux préparatifs de guerre contre la Chine et à la formation de nouvelles alliances géopolitiques, correspondent en grande partie à celles du gouvernement alleamand et aux intérêts de l'impérialisme allemand.
Les socialistes combattent les guerres impérialistes par la lutte des classes. Ils prônent l'unité de la classe ouvrière internationale afin de stopper les bellicistes dans tous les pays. Karl Liebknecht, qui rompit avec le SPD dans la lutte contre la Première Guerre mondiale, résuma cette idée en une formule concise: « L'ennemi principal est dans notre pays.» C'est la ligne défendue aujourd'hui par le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste), la section allemande de la Quatrième Internationale.
Pour Die Linke, en revanche, l'ennemi principal se trouve en Chine, en Russie et à Washington. Le parti concède que l'UE ne diffère pas «des autres acteurs géopolitiques», mais affirme qu'elle est «nettement moins capable d'agir en raison de ses contradictions internes». La motion accuse Trump de mener une politique néo-impérialiste, reproche à Poutine de vouloir un « changement de régime et des gains territoriaux en Ukraine » et qualifie la Chine de puissance impérialiste, mais n’a pas un seul mot pour condamner l'impérialisme allemand et européen ou l'OTAN.
L’Europe doit devenir « une puissance pacifique capable de se défendre mais non d’exporter la violence », exige la motion. Le gouvernement allemand justifie son réarmement massif et son soutien à l’Ukraine dans la guerre contre la Russie en termes similaires: l’objectif est la «défense», la « liberté » et la « démocratie », et non « l’exportation de la violence ».
C'est évidemment un mensonge. L'OTAN a délibérément provoqué la guerre en Ukraine par son expansion vers l'est, le coup d'État du Maïdan en 2014 et l'armement de l'armée ukrainienne. Ce que les puissances de l'OTAN recherchent, c'est le contrôle de l'Ukraine et des vastes ressources naturelles de la Russie, et non la liberté ou la démocratie. Die Linke soutient cet objectif – c'est pourquoi le parti a voté au Bundesrat (chambre haute du Parlement) en faveur des crédits de guerre de plus de mille milliards d'euros .
Poutine et sa guerre sont sans aucun doute réactionnaires. Mais le renverser est la tâche de la classe ouvrière russe, et non de l'impérialisme allemand ou américain. Le trotskyste Bogdan Syrotiuk est détenu depuis plus de deux ans sans condamnation dans une prison ukrainienne parce qu'il prône la fin de la guerre par l'unité des classes ouvrières russe et ukrainienne. Pour Zelensky, la marionnette des puissances impérialistes, cela constitue une trahison.
Au Moyen-Orient également, Die Linke soutient la politique de guerre de l'Allemagne, des États-Unis et d'Israël. La motion qualifie l'attaque américano-israélienne contre l'Iran de «contraire au droit international». Mais lorsque le guide suprême iranien Khamenei fut ciblé et tué dès le premier jour de la guerre, le président du parti, Jan van Aken, exulta: «Qu'il pourrisse en enfer!» Il n'aurait pu exprimer plus clairement son soutien à un acte violant le droit international.
La motion principale soutient également avec force l'opposition iranienne, même si une partie de celle-ci est financée par les États-Unis et prône un régime dirigé par Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah qui a gouverné le pays de 1953 jusqu'à la révolution de 1979 comme satrape et tortionnaire des États-Unis.
Concernant le conflit de Gaza, la direction du parti a déposé une motion distincte, car la question divise le parti. L'année dernière, l'aile jeunesse, Linksjugend, avait adopté une motion qui qualifie comme tel le génocide contre les Palestiniens et qualifie Israël d'État d'apartheid. La direction l’avait alors vivement critiquée.
La motion du comité exécutif du parti sur Gaza ressemble désormais à une caricature de «l’équilibre» politique. Sur plus de huit pages, elle condamne le Hamas et l'antisémitisme, critique la politique israélienne et expose diverses opinions, sans jamais prendre clairement position sur l'un des crimes de guerre les plus graves de l'histoire récente. Politiquement, cela revient à un appel à la solution à deux États, la même position que celle du gouvernement allemand.
Die Linke soutient également les efforts du gouvernement pour s'affranchir de la dépendance envers les États-Unis, forger ses propres alliances géostratégiques et poursuivre ses intérêts impérialistes de manière indépendante. La motion phare prône « une alliance de petits États et de puissances moyennes du Nord et du Sud », incluant l'Allemagne parmi ces « puissances moyennes ». L'Europe et les pays du Sud bénéficieraient tous deux d'une émancipation technologique vis-à-vis des États-Unis et d'une plus grande indépendance vis-à-vis du système financier américain, affirme le parti. Lula da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique sont recommandés au gouvernement fédéral comme partenaires de cette alliance.
Tout cela n'a rien à voir avec une politique de gauche, et encore moins avec le socialisme. Lula et Sheinbaum sont tous deux des représentants sans scrupules de la classe dirigeante de leurs pays respectifs.
Des placebos comme politique sociale
La motion principale énumère de nombreuses propositions sociales réformistes qui, compte tenu des attaques radicales contre les retraites, la santé, l'éducation et les prestations sociales, rappellent une tentative de soigner une pneumonie par des placebos. Par des réformes mineures des impôts, des retraites, de l’assurance maladie et de l’assurance sociale, Die Linke promet d’arrêter un désastre dont la cause est la crise insoluble du capitalisme mondial.
Bien que le parti réclame officiellement « un impôt sur la fortune et une réforme équitable des droits de succession», il considère en réalité les fortunes colossales des ultra-riches comme intouchables. Rien qu'en Allemagne, le nombre de personnes possédant un patrimoine supérieur à 100 millions de dollars a augmenté de 1 100, pour atteindre 5 000 au cours de l'année écoulée.
La motion principale souligne pas moins de huit fois que Die Linke cherche à nouer une «alliance avec les syndicats ». Or, ce sont précisément ces syndicats et leurs armées de délégués syndicaux qui sont pionniers dans la destruction des emplois et la baisse des avantages sociaux dans les entreprises. Rien que chez Volkswagen, le syndicat IG Metall a validé la suppression de 35 000 postes. Ils font en sorte que cette démolition se déroule sans accrocs et qu’il n’y ait aucune résistance.
Les syndicats jouent également un rôle prépondérant dans la politique de guerre. Il y a une semaine Bodo Ramelow, entre-temps vice-président du Bundestag (Parlement allemand), et Ines Schwerdtner, présidente de Die Linke, ont participé à une manifestation d'IG Metall à Berlin qui réclamait des milliards d'euros de subventions pour les entreprises sidérurgiques, des droits de douane élevés à l'importation et des exigences de contenu local. De telles mesures de guerre commerciale ne sauvent aucun emploi; elles sont le prélude de la guerre.
(Article paru en anglais le 21 juin 2026)
