Cette conférence a été prononcée par Chris Marsden, secrétaire national du Socialist Equality Party (Royaume-Uni), lors de réunions publiques à Sheffield, Manchester, Inverness, Londres et Glasgow marquant le centenaire de la grève générale de 1926.
Les événements de la grève générale de 1926
La grève générale de 1926 fut le point culminant d’un processus de radicalisation politique de la classe ouvrière britannique, remontant à la fin du XIXe siècle et à l’émergence des syndicats de masse.
Cette période vit la formation du Parti travailliste en 1906, en grande partie en réponse à la tentative de criminaliser les grèves et de détruire les syndicats par le jugement Taff Vale de 1901.
S’ensuivit la « Grande Agitation » de 1910-1914, au cours de laquelle 80 millions de journées de travail furent perdues. Celle-ci comprenait la grève du National Sailors’ and Firemen’s Union (NSFU) et les actions de solidarité, durant lesquelles des troupes furent déployées et des grévistes abattus à Liverpool et au Pays de Galles, ainsi que le lock-out de Dublin durant l’hiver 1913-1914.
La Triple Alliance de 1914 fut formée entre la Fédération des mineurs de Grande-Bretagne, qui comptait en 1926 plus d’un million de membres, le National Union of Railwaymen (NUR) et la National Transport Workers’ Federation (NTWF), afin de coordonner des grèves simultanées.
Mais ce développement fut interrompu par le déclenchement de la Première Guerre mondiale cette année-là.
Comme les principaux partis socialistes et syndicats dans toute l’Europe, les discours des dirigeants ouvriers sur le socialisme international et la lutte des classes cédèrent largement la place à une défense nationaliste de leur propre nation impérialiste et à une collaboration de classe systématique.
La fin de la guerre vit la reprise de la lutte des classes, mais aussi la poursuite et l’approfondissement du rôle joué pendant la guerre par la bureaucratie syndicale et celle du Parti travailliste, consistant à discipliner la classe ouvrière pour le compte des capitalistes.
En 1920, le gouvernement adopta l’Emergency Powers Act, accordant au roi l’autorité de déclarer l’état d’urgence et permettant au gouvernement de prendre des mesures pour protéger les services essentiels. Il rendit également les mines de charbon à la propriété privée après les avoir prises en charge pendant la guerre.
Lorsque les mineurs cherchèrent à mener une lutte unifiée contre les réductions de salaires, les dirigeants des syndicats du rail et des transports reculèrent, et la Triple Alliance entre eux s’effondra lors du « Vendredi noir », le 15 avril 1921.
L’opposition socialiste au capitalisme, durant ces années, trouva son expression la plus fondamentale et la plus importante dans la révolution d’Octobre menée par les bolcheviks sous la direction de Vladimir Lénine et Léon Trotsky.
Cela inspira les meilleurs éléments de la classe ouvrière britannique à former le Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB) en 1920.
Les travailleurs cherchant une solution politique contribuèrent également à l’élection du premier gouvernement travailliste en 1924, sous Ramsay MacDonald, qui fut renversé à la suite d’une chasse aux sorcières anticommuniste.
Sur le front industriel, Arthur Cook, opposant à la Première Guerre mondiale et dirigeant du National Minority Movement – fort de près d’un million de syndicalistes militants et créé par le CPGB – fut élu secrétaire général du syndicat des mineurs.
En 1925, le chancelier Winston Churchill rétablit la livre sterling sur l’étalon-or, provoquant une crise en surévaluant la livre. Cela rendit les exportations britanniques de charbon plus coûteuses et moins compétitives. En juin, les propriétaires de mines donnèrent avis de la résiliation de l’accord salarial national de 1924, exigeant des salaires moindres et des heures de travail plus longues.
Le 31 juillet, connu sous le nom de « Vendredi rouge » par contraste avec le Vendredi noir, la menace d’une grève unifiée de la Triple Alliance força un recul temporaire du gouvernement conservateur de Stanley Baldwin.
Le gouvernement accepta de subventionner les salaires des mineurs pendant neuf mois et de créer la Commission Samuel afin de trouver une solution à long terme à la crise qui frappait l’industrie.
Mais il le fit pour se préparer au conflit, en mobilisant la police, les forces armées et l’Organisation for the Maintenance of Supplies (OMS), composée de fascistes et de couches sociales de la classe moyenne, afin d’agir comme briseurs de grève.
Le rapport de la Commission Samuel exigea des réductions salariales immédiates pour les mineurs et la fin de la subvention gouvernementale, qui expirait le 30 avril. Un lock-out national par les employeurs commença dans les puits de mine. Le roi George V signa une proclamation d’état d’urgence.
Le 1er mai, un congrès spécial du Trades Union Congress (TUC) approuva massivement une grève générale, alors même que les négociations désespérées de la bureaucratie se poursuivaient afin de l’empêcher. Mais le gouvernement ne voulait aucun compromis.
Le 3 mai, les négociations s’effondrèrent et la grève fut déclarée, devant commencer à minuit. Les typographes du Daily Mail, refusant d’imprimer un éditorial hostile à la grève, agirent comme catalyseur.
Le TUC tenta de saboter la grève dès le premier jour, n’appelant à débrayer qu’un million et demi de travailleurs de « première ligne » dans les transports, l’imprimerie et l’industrie lourde, aux côtés d’un million de mineurs, le 4 mai. Il insista pour procéder à un appel échelonné à une grève « nationale », plutôt qu’à une grève générale.
Pendant des jours, il y eut des batailles rangées dans tout le pays entre les grévistes et leurs partisans, d’un côté, et la police et les briseurs de grève, de l’autre.
Des chars et des véhicules blindés furent envoyés à travers l’East End vers les docks de Londres. Ils accompagnèrent un immense convoi de plus de 100 camions afin de briser le « siège » des grévistes et de livrer de la farine.
À Brighton, le 11 mai, eut lieu la « bataille de Lewes Road », où 300 policiers, pour la plupart à cheval, chargèrent des piquets de grève et des résidents.
À Hull, il y eut quatre jours d’affrontements à partir du 7 mai. À Newcastle, dix mille manifestants furent attaqués.
À Glasgow, des centaines de mineurs affrontèrent des étudiants briseurs de grève.
À Édimbourg, la police livra des batailles rangées contre des milliers de femmes et d’enfants, qui ripostèrent courageusement.
Et à Hatfield Main, Doncaster, le 12 mai, un piquet de masse de 1000 mineurs bloqua les routes principales et fut dispersé par la force.
Des descentes furent menées contre les domiciles des grévistes.
Le Parti communiste fut visé tout au long de la grève par la répression d’État. Avant la grève, en octobre 1925, le gouvernement arrêta douze hauts dirigeants du CPGB sous des accusations de diffamation séditieuse et d’incitation à la mutinerie, les condamnant à la prison afin de décapiter la direction du parti avant d’affronter les mineurs.
Cela provoqua une opposition de masse et des manifestations de milliers de personnes à Londres.
Le député communiste Shapurji Saklatvala fut arrêté en 1926 à la suite d’un discours de soutien aux mineurs et fut emprisonné pendant deux mois.
Pendant la grève, on estime que de 1200 à 2500 communistes furent arrêtés. Le chiffre le plus élevé représenterait la moitié des membres du parti.
Pendant tout ce temps, le TUC cherchait à mettre fin à la grève. L’auteur du rapport Samuel, sir Herbert, rencontra les dirigeants du TUC afin de rédiger le « mémorandum Samuel » comme base d’un accord de paix.
Le lendemain, dimanche 9 mai, ce document exécrable fut rejeté par les mineurs, étant perçu comme une simple reprise des exigences précédentes de réduction des salaires.
La grève s’étendit le 10 mai aux docks d’Irlande du Nord, et le TUC fut obligé de céder à la pression de masse et d’appeler les travailleurs de la « deuxième ligne » dans l’ingénierie et la construction navale à se préparer à débrayer à minuit le 11 mai.
Ce jour-là, la grève fut déclarée illégale par le juge Astbury.
L’appel du TUC à une deuxième vague de travailleurs constituait le comble du cynisme. Ils étaient déterminés à trahir. La défaite, et non la victoire, était leur option préférée.
Jimmy Thomas, secrétaire général du National Union of Railwaymen et responsable des négociations, déclara avant le début de la grève au dirigeant du TUC, Walter Citrine, qu’une fois l’État mobilisé : « Cela ne durera pas plus de quelques jours. Quelques-uns de ces gens se feront tirer dessus, bien sûr. Beaucoup d’autres seront arrêtés. »
Le 3 mai, il supplia le gouvernement d’« éviter [...] la plus grande calamité pour ce pays ».
Il admit plus tard : « À minuit moins une, lundi soir, j’aurais rampé pour obtenir la paix ; j’aurais rampé devant le chancelier de l’Échiquier, parce que je détestais la guerre. »
Sa crainte déclarée était que « les hommes les plus décents, les plus loyaux, les plus conservateurs d’esprit » fassent grève par devoir envers les mineurs. Mais cela « créerait une situation révolutionnaire ».
Il déclara à une foule à Hammersmith, le 9 mai, qu’il n’avait « jamais été favorable à une grève générale [...] La seule façon dont nous pouvons remplacer ce gouvernement est par l’exercice de nos droits dans les urnes ».
Citrine nota, à propos de sa rencontre avec Herbert Samuel pendant la grève : « Nous étions là, assis dans la maison d’un millionnaire sud-africain [...] des tapis moelleux – délibérant sur la grève nationale. Une position plutôt étrange pour des hommes qui tentaient supposément de saper la Constitution. »
Il affirma qu’au 9 mai, il avait conclu qu’« il était tout simplement sans espoir de poursuivre la grève si l’intention était qu’en aucune circonstance [...] les mineurs n’accepteraient de réductions [...] Nous devons battre en retraite. »
Lorsque le syndicat des mineurs rejeta de nouveau le mémorandum Samuel le 11 mai, le TUC entreprit de les trahir.
À midi, le 12 mai, les dirigeants du TUC se rendirent au 10 Downing Street, la casquette à la main, et implorèrent une audience avec Baldwin. À 13 h, la BBC annonça la fin de la grève.
Ils furent pleinement soutenus par le Parti travailliste, MacDonald ayant concentré tout au long de la crise ses attaques contre les conservateurs pour avoir forcé la grève, tout en travaillant en secret à y mettre fin.
La grève ayant été élargie par la « deuxième vague », la plupart des travailleurs crurent d’abord qu’il s’agissait d’une victoire et célébrèrent – jusqu’à ce qu’ils apprirent l’amère vérité.
Ceux qui reprirent le travail furent accueillis par des employeurs exigeant des baisses de salaires ou refusant de reprendre les « agitateurs ». Cela déclencha une deuxième vague de débrayages à laquelle participèrent davantage de travailleurs que pendant les neuf jours officiels.
Néanmoins, sans direction et dépourvue de perspective, la grève prit fin de manière désordonnée. Les mineurs poursuivirent seuls le combat pendant six mois, avant d’être forcés de retourner au travail aux conditions des employeurs.
Il faut noter que la conclusion centrale de Citrine sur la « leçon principale » de la grève était que « l’autorité doit être investie exclusivement et entièrement dans l’organe dirigeant ».
Autrement dit, son objectif était d’assurer « Tout le pouvoir au conseil général du TUC », ce qui, comme je l’expliquerai, fut en fait la revendication politiquement désastreuse du Parti communiste pendant la grève !
Il se consacra par la suite à combattre ce qu’il appelait le « cancer de l’influence communiste », des gens « sans morale et sans principes et [qui] semblent croire que les moyens les plus ignobles et les plus indicibles justifient leurs fins ».
À ce bref aperçu des événements, il faut ajouter le rôle joué par les « gauches » syndicales pendant la grève générale. Car c’est sur leur influence dans la classe ouvrière, vue comme un moyen d’assurer un soutien au mouvement ouvrier britannique pour l’Union soviétique, que le Parti communiste fonda sa ligne dans la grève.
Cette stratégie consistait essentiellement à soutenir la direction du TUC tout en pressant la gauche d’exercer une pression militante et politique sur cette direction.
Malgré leurs appels à des relations amicales avec l’Union soviétique et leur rhétorique de gauche s’opposant à une guerre menée contre elle par la Grande-Bretagne, les dirigeants syndicaux proclamés « militants ouvriers » par le CPGB, tels qu’Alf Purcell, Alonzo Swales et George Hicks, collaborèrent avec l’aile droite pendant la grève – au point d’être presque invisibles.
L’histoire est un champ de bataille
La grève générale demeure, jusqu’à aujourd’hui, la lutte sociale la plus importante de l’histoire de la Grande-Bretagne. En outre, pour les marxistes, tous ces événements constituent des expériences stratégiques dont les leçons doivent être assimilées, non seulement par les travailleurs de Grande-Bretagne, mais par la classe ouvrière internationale.
Une telle étude contient des questions vitales, telles que le rôle contre-révolutionnaire de la bureaucratie syndicale et travailliste, les limites du militantisme syndical et l’impact initial de la dégénérescence stalinienne du Parti bolchevique sur les luttes de la classe ouvrière internationale.
L’histoire n’est pas le simple récit des « faits », mais le choix des faits à mettre en lumière et de la manière dont ils doivent être interprétés.
Il en est toujours ainsi, quel que soit l’historien. Qu’ils le reconnaissent ou non, les historiens – bons, mauvais ou médiocres – se fondent sur les intérêts définis d’une classe déterminée, lesquels dépendent à leur tour d’une conception du monde historiquement constituée.
L’histoire est un champ de bataille. Le passé doit être conquis pour gagner l’avenir.
Nous étudions l’histoire afin d’en tirer des leçons pour les luttes contemporaines de la classe ouvrière contre le système capitaliste, qui plonge le monde dans une austérité sauvage, la réaction de droite, le désastre climatique et la destruction planétaire par la guerre.
Le Socialist Equality Party a déclaré dans le tract annonçant cette réunion que nous examinerions le rôle joué par les architectes de la défaite de 1926, la bureaucratie syndicale et travailliste, ainsi que par les gauches qui utilisèrent une rhétorique radicale pour maintenir la base attachée à l’appareil du TUC.
Nous avons expliqué que ce qui distinguera cette réunion de l’avalanche actuelle d’articles commémoratifs et de livres sur 1926, c’est l’examen de la grève générale principalement du point de vue de la ligne désastreuse adoptée par le CPGB sous la direction de l’Internationale communiste (le Comintern) dirigée par Joseph Staline et ses alliés.
Cela repose sur les écrits de Léon Trotsky, dirigeant de l’opposition révolutionnaire à la faction stalinienne.
Il soutenait que doter le CPGB d’une ligne politique correcte n’aurait nullement garanti le succès de la grève ni le renversement révolutionnaire du capitalisme britannique. Mais cela aurait massivement affaibli l’emprise de la bureaucratie travailliste et syndicale sur la classe ouvrière, renforcé l’autorité du CPGB et ouvert la voie à des luttes révolutionnaires ultérieures.
L’argument central de Trotsky à l’époque, et le nôtre aujourd’hui, est que la lutte militante seule, orientée vers la pression exercée sur les organisations ouvrières bureaucratisées pour les pousser vers la gauche, mène à la défaite. Un parti indépendant, internationaliste, socialiste et révolutionnaire doit être construit.
Seul un tel parti peut aujourd’hui diriger le mouvement renouvelé de la classe ouvrière britannique et mondiale qui émerge en réponse à l’offensive sociale et aux crimes politiques de la classe dirigeante.
Quant à l’avalanche de livres publiés cette année sur 1926 mentionnée plus haut, je citerai quatre des plus importants.
Certains ont le mot révolution dans leur titre, d’autres non. Mais presque tous sont essentiellement des arguments contre la révolution ou contre la possibilité de la révolution. Et tous, ouvertement ou non, ont à l’esprit un nom incarnant tout ce à quoi ils s’opposent : Léon Trotsky.
On y trouve quelques passages nostalgiques sur l’exemple inspirant de ce que la classe ouvrière peut accomplir, donné par 1926, et parfois des suggestions selon lesquelles cela pourrait jouer un rôle dans une future renaissance de la lutte de classe.
Mais le message central est que l’impact du sentiment révolutionnaire sur la classe ouvrière et sur la grève fut faible, étant donné qu’en Grande-Bretagne, même le Parti communiste comprenait que la révolution était une chimère.
Fait frappant, il n’y a presque aucune mention des événements survenus hors de Grande-Bretagne.
Pour expliquer la radicalisation de la classe ouvrière et même l’existence d’un Parti communiste, il faut bien sûr mentionner la révolution d’octobre 1917. Mais après cela, la grève est généralement traitée comme une affaire purement britannique.
Les auteurs qui abordent ouvertement le conflit entre Trotsky et la direction de l’Internationale communiste menée par Staline soutiennent que cela non plus n’eut pas de réelle importance. Et lorsqu’un verdict est rendu sur ce conflit, c’est pour proclamer que Staline avait essentiellement raison de rejeter toute possibilité d’adopter une stratégie révolutionnaire.
Les deux livres les plus importants constituent ouvertement une défense du TUC pour son « réalisme ».
Dans The Edge of Revolution, David Torrance soutient que la Grande-Bretagne était loin de se trouver au bord d’une telle révolution.
Il écrit : « Comme plusieurs chercheurs l’ont conclu, cela ne marqua pas un tournant dans les relations industrielles britanniques, mais consolida plutôt une tendance existante vers une forme plus constructive de négociation collective, symbolisée plus tard par la bière et les sandwiches au 10 Downing Street [...] »
La direction des syndicats devint ensuite « plus réaliste et plus technocratique », accompagnée d’une « compréhension plus pragmatique entre le 10 Downing Street et le mouvement travailliste, commençant avec les gouvernements “nationaux” des années 1930 et suivie par les exigences exceptionnelles » de la Seconde Guerre mondiale.
Il conclut : « Aujourd’hui, même les batailles industrielles des années 1970 semblent appartenir à un monde étranger, sans parler de celles d’il y a cent ans. »
Nine Days in May, de Jonathan Schneer, livre le même message, mais formulé moins crûment. Il a été promu par le TUC, choisi comme sujet d’un séminaire à Londres auquel Schneer a participé aux côtés du secrétaire général Paul Nowak.
Résumant le message du séminaire, Nowack poursuivait dans ses « Réflexions sur la grève générale, 100 ans plus tard » :
« Certains ont soutenu que la défaite trouvait sa source dans l’incapacité du TUC à préparer correctement la grève et à la mener dans la perspective de faire tomber le gouvernement. Mais je pense qu’il est juste d’avancer que la direction du TUC, nos syndicats et – plus important encore – les trois millions de travailleurs qui ont répondu à l’appel à l’action étaient motivés par le désir de ramener les ministres et les propriétaires de mines à la table des négociations. Leur objectif était d’obtenir un accord équitable pour les mineurs, non de renverser le gouvernement ou d’usurper la démocratie parlementaire. La grève générale fut un moment de solidarité, non de révolution. »
Schneer avance la même affirmation, mais l’étire sur des centaines de pages.
Il soutient : « Si seulement le spectre qui hantait la Grande-Bretagne en 1926 avait réellement été le communisme, alors le Parti communiste britannique (CPGB) aurait peut-être joué un rôle plus important dans la grève générale qu’il ne l’a fait. »
Cependant, le gouvernement britannique « n’était pas moralement en faillite » ni haï « comme l’avait été celui du tsar russe en 1917 », et il demeurait fermement en selle.
Sur cette base, il souligne :
La majorité de la direction bolchevique en Russie, dont Staline était le chef, avait déjà fait face aux faits concernant la Grande-Bretagne et en avait tiré la conclusion logique : adhérer aux syndicats, demander l’adhésion au Parti travailliste et infiltrer d’autres organisations pertinentes…
Il est vrai qu’en mai 1926, une « opposition de gauche » en développement en Russie, dirigée par Léon Trotsky, était parvenue à des conclusions différentes quant à l’état d’esprit et aux possibilités en Grande-Bretagne, et appelait les communistes britanniques à prendre des mesures plus radicales, mais les communistes britanniques y prêtèrent peu d’attention.
Schneer ajoute que la révolution « n’était l’objectif immédiat ni de la Russie ni du CPGB, quoi que puisse tonner Léon Trotsky ».
Naturellement, le meurtrier de masse Staline tire des conclusions logiques, tandis que Trotsky ne fait que tonner !
Schneer conclut avec ce qu’il considère comme l’argument suprême contre la révolution : la puissance de l’État capitaliste : « Aucun Corps de défense ouvrière ni aucune autre organisation de la classe ouvrière en Grande-Bretagne en 1926 n’aurait pu faire face à la fois à la police et à l’armée, et il est heureux que les communistes ne les aient pas encouragés à essayer. »
Quant à aujourd’hui, la grève générale devrait être considérée comme une version ouvrière, nostalgique, de Downton Abbey : l’image d’un « monde disparu depuis longtemps ».
Après 1926, écrit-il, « le syndicalisme militant, “l’action directe” comme l’appelaient les militants, en particulier la grève générale nationale, avait été définitivement discrédité. Désormais, lorsque le Parti travailliste aurait un objectif politique, il emprunterait la voie parlementaire pour l’atteindre. »
Et c’est très bien ainsi, soutient-il, puisque le troisième gouvernement travailliste de Clement Attlee « obtint davantage pour les mineurs par le Parlement que les mineurs n’avaient même osé espérer obtenir par l’action directe vingt ans plus tôt. Leçon renforcée et réapprise : depuis l’époque d’Attlee, il y a eu certaines mentions en passant, mais aucune considération sérieuse, au sujet d’une autre grève générale. »
« L’action spontanée » par opposition à une direction socialiste
Britain’s Revolutionary Summer d’Edd Mustill et The Future in Our Past de Callum Cant et Matthew Lee, adoptent tous deux une approche plus favorable à la lutte sociale de la classe ouvrière.
Mais tous deux, tout en s’appuyant sur Trotsky pour leur critique du TUC, sont tout aussi hostiles à sa perspective révolutionnaire.
Mustill demande : « La grève générale aurait-elle pu gagner ? Et à quel point la Grande-Bretagne était-elle réellement proche de la révolution ? »
Il compare la position du « Parti communiste et de ses sympathisants », selon laquelle « aucune révolution n’était possible en 1926 », à celle de « leurs frères trotskystes brouillés avec eux », qui « y voient une leçon : celui d’une crise de direction ».
Et il conclut cyniquement : « Il est certainement vrai que les perspectives d’une révolution victorieuse dans la Grande-Bretagne des années 1920 ont souffert d’une pénurie de direction révolutionnaire. » Néanmoins, « il y a davantage à apprendre des exploits incroyables d’auto-organisation de la classe ouvrière et du germe de direction alternative qui commençait à se développer pendant la grève ».
Ce que nous devons espérer à l’avenir, c’est un possible renouveau du militantisme social et de l’action de la base « pour le mettre en pratique », en poussant « les dirigeants syndicaux vers une action plus radicale ».
Cant et Lee sont des défenseurs de pseudo-gauche du même type d’« action spontanée » militante de la classe ouvrière.
Ils présentent leur récit comme une « histoire » de militants de la base pouvant inspirer leurs contemporains, en un jour où « nous pourrions nous réveiller comme ils l’ont fait ce 4 mai et constater que les murs de notre propre monde social se fissurent eux aussi ».
S’ils ne pensent pas que les murs de notre ordre social se fissurent déjà, je leur suggère à tous deux de se réveiller.
Les deux auteurs parlent d’une lutte entre l’« avant-garde » de la classe ouvrière et l’«aristocratie ouvrière ». Mais l’avant-garde n’est définie que comme n’importe quel groupe de travailleurs projeté dans la lutte à un moment donné – peu importe ce qu’ils peuvent penser ou ne pas penser.
L’aristocratie ouvrière, disent-ils, est bien organisée et possède une direction politique dans le TUC et le Parti travailliste, tandis que l’allégeance politique de l’« avant-garde » à un parti et au programme de ce parti est traitée comme ayant relativement peu d’importance.
Le CPGB est accusé à plusieurs reprises d’être trop épris des « gauches » du National Minority Movement et de ne pas avoir mené une guerre politique contre le TUC, sans jamais reconnaître que Trotsky fut le seul à formuler cette critique à l’époque.
Le Parti communiste est également identifié comme la seule « organisation qui aurait pu faciliter la poursuite victorieuse de la grève générale ». Mais son incapacité à le faire est attribuée avant tout à son « manque d’insistance sur le développement indépendant de structures de la base ».
Il revient à une note de bas de page de laisser les auteurs déclarer, en une seule ligne dédaigneuse et politiquement ignorante : « Nous ne sommes pas non plus d’accord avec l’analyse contemporaine de Trotsky, qui accorde beaucoup trop d’importance au Comité anglo-russe de l’unité syndicale et à la politique étrangère soviétique. »
Ils concluent en évoquant leur propre recherche nostalgique, tout au long du livre, dans les anciens foyers de la grève générale, de « petites étincelles » d’opposition provenant d’une classe qui a été fragmentée au point d’en devenir méconnaissable. Et ils demandent : « Quelles expériences, quelles luttes et quelles idées transformeront des travailleurs isolés en une force de classe unie ? »
Certainement pas la construction d’une direction socialiste. Au lieu de cela, on nous dit que « nous participons tous à faire le monde chaque jour. Il suffit d’une décision collective pour le faire autrement. »
Amen.
Voilà de l’idiotie politique qui a une longue généalogie.
Lorsque Lénine expliquait dans Que faire ? que la classe ouvrière ne pouvait parvenir à la conscience révolutionnaire que par l’action d’une véritable avant-garde politique, le parti révolutionnaire, éduquant les travailleurs avancés pour en faire des marxistes, il le faisait en opposition à la version russe de Cant et Lee, les économistes.
Eux aussi soutenaient que les travailleurs comprendraient la nécessité de la révolution uniquement en menant une « lutte économique contre les employeurs et le gouvernement ».
De même, cette tendance surgit dans des conditions où Lénine décrivait la lutte de classe en termes d’« eaux stagnantes [...] recouvertes de moisissure » et écrivait au sujet de ceux qui « s’agenouillent en prière devant la spontanéité, contemplant avec admiration – pour reprendre une expression de Plekhanov – le “postérieur” du prolétariat russe ».
Lénine comprenait qu’une véritable montée de la lutte de classe créerait les conditions d’un mouvement très différent, dans lequel « nous nous débarrasserons de cette moisissure. Le moment est venu où les révolutionnaires russes, guidés par une théorie authentiquement révolutionnaire, s’appuyant sur la classe authentiquement révolutionnaire qui s’éveille spontanément, peuvent enfin – enfin ! – se dresser de toute leur stature, dans toute leur force gigantesque. »
Telle était la compréhension qu’avait Trotsky des possibilités révolutionnaires ouvertes objectivement par l’irruption de la lutte de classe pendant la grève générale, possibilités qui, insistait-il, ne pouvaient trouver une expression véritablement révolutionnaire qu’à travers la construction du CPGB.
À l’inverse, ceux qui soutiennent aujourd’hui que l’accent exclusif doit être mis sur l’«action spontanée » de la classe ouvrière, sur une forme ou une autre de militantisme combatif de la base, argumentent contre le lancement d’un défi politique aux dirigeants bureaucratiques existants, réels, opportunistes, nationalistes et pro-capitalistes de la classe ouvrière, qui l’égarent.
C’est ce qui rend le travail de Cant et Lee recommandable aux yeux de Jacobin, la revue des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), dont le but central est de promouvoir le Parti démocrate et la bureaucratie de l’AFL-CIO. Elle en a publié des extraits et a demandé séparément : « Les travailleurs ont-ils été trahis ? Cela demeure sujet à débat. »
La même approche est défendue par le Socialist Workers Party au Royaume-Uni. Judy Cox et Charlie Kimber sont les auteurs du livre du SWP sur la grève générale, Nine Days of Hope that Shook the World.
Ils expliquent dans Socialist Worker que « Nos camarades Tony Cliff et Donny Gluckstein ont écrit un excellent livre sur la grève générale en 1986, juste après la défaite de la grande grève des mineurs de 1984-1985. Ils soulignaient comment les dirigeants syndicaux trahissent toujours les travailleurs – ce qui est vrai. Mais nous mettons l’accent sur l’action spontanée des grévistes, les nouvelles organisations qu’ils ont créées, et la façon dont ils auraient pu gagner. »
« Ce fut une défaite, absolument », affirment-ils. Mais « C’est aussi une histoire de résistance à la défaite. »
C’est une absurdité condescendante. La grève générale est l’histoire de l’échec d’une résistance à la défaite, ce qui exige l’adoption d’une méthode de résistance opposée, capable de réussir.
Le SWP présente son travail comme contenant des « leçons pour la “Génération Palestine” aujourd’hui ». Mais la seule leçon offerte est une leçon qui garantira la défaite de toute action entreprise par la classe ouvrière aux mains de la bureaucratie syndicale.
Voilà ce que la « Génération Palestine », ceux qui sont révoltés par le génocide à Gaza et les autres crimes impérialistes, doit savoir, et voilà ce que le SEP lui enseignera.
La ligne de Trotsky dans la grève générale
En quoi consistait la critique de Trotsky à l’égard du Komintern dirigé par les staliniens, et pourquoi était-il prétendument « excessivement préoccupé par la politique étrangère » ?
Le conflit entre Trotsky, en tant que dirigeant de l’Opposition de gauche, et la faction dirigée par Staline – qui comprenait alors Grigori Zinoviev, Lev Kamenev et Nikolaï Boukharine – ne portait pas seulement sur la possibilité d’une révolution en Grande-Bretagne, mais sur celle de la révolution socialiste n’importe où.
Dans les conditions de l’isolement de l’Union soviétique, une bureaucratie émergeait au sein de l’État et du parti. Cette bureaucratie commençait à articuler une perspective nationaliste, reflétant ses préoccupations quant à la préservation de ses propres privilèges relatifs et son scepticisme croissant à l’égard des perspectives de renversement révolutionnaire du capitalisme dans les centres impérialistes d’Europe.
Cela trouva son expression politique dans l’appel stalinien à « construire le socialisme dans un seul pays » et dans l’affirmation selon laquelle lier le destin de l’URSS à la révolution socialiste mondiale constituait une déviation d’extrême gauche, à laquelle on donna le nom de trotskysme.
Staline et ses alliés tirèrent de la défaite en Allemagne en 1923 – défaite produite par leurs propres politiques – la conclusion que le capitalisme entrait dans une période prolongée de stabilisation, au cours de laquelle il n’existait aucune réelle possibilité de développement révolutionnaire en Europe. La tâche centrale était de protéger l’Union soviétique contre une attaque impérialiste, et cela devait devenir l’objectif des partis de la Troisième Internationale.
En Grande-Bretagne, cela signifiait établir des relations amicales avec les dirigeants syndicaux et travaillistes britanniques par l’intermédiaire du Comité anglo-russe, engagé à l’aide et au soutien mutuels entre les syndicalistes des deux pays, ainsi qu’à l’opposition à la guerre.
Trotsky ne s’opposa pas à la fondation du comité ; il la soutint. De même, il soutint et défendit un virage du Komintern vers un « tournant vers les masses » systématique, vers les travailleurs d’esprit réformiste, au lendemain des premières défaites révolutionnaires subies par la classe ouvrière européenne et les jeunes partis communistes.
Mais, pour lui, il s’agissait de soutenir la politique du front unique, soit une collaboration limitée avec les partis et organisations réformistes sur des questions favorisant les intérêts de la classe ouvrière. Cela permettrait d’opposer dans la pratique la perspective révolutionnaire des partis communistes à la direction des réformistes menant à l’impasse, et créerait les meilleures conditions pour gagner au communisme les travailleurs d’esprit réformiste.
Ce à quoi il s’opposait, c’était la conception selon laquelle des organisations de front unique comme le National Minority Movement, et par son intermédiaire les syndicats, offriraient une voie alternative vers le socialisme, d’une importance bien plus grande que le Parti communiste.
Cette orientation opportuniste conduisit les dirigeants du Komintern à présenter sous des couleurs éclatantes les affiliés de gauche du Minority Movement au Royaume-Uni, puis à étendre cet opportunisme jusqu’au mot d’ordre lancé pendant la grève générale : « Tout le pouvoir au Conseil général du TUC. »
Trotsky expliqua que la retraite nécessaire imposée à l’Union soviétique par la défaite des luttes révolutionnaires, et par une certaine stabilisation du capitalisme que cette défaite avait rendue possible, était désormais poursuivie malgré les preuves évidentes que cette stabilisation prenait fin, particulièrement en Grande-Bretagne.
L’impérialisme britannique était en déclin, son industrie était dépassée et il faisait face au défi de puissances impérialistes plus dynamiques, comme les États-Unis, ainsi qu’à la concurrence du charbon allemand bon marché et abondant saisi au titre des réparations.
De là, il conclut que de grandes luttes de classe étaient à l’ordre du jour.
Il écrivit dans son autobiographie « Ma vie » :
Il était parfaitement clair que, quand bien même l’Europe, dont l’Angleterre, parviendrait de nouveau à un certain équilibre social pour une plus ou moins longue période, la Grande-Bretagne ne pourrait arriver à cet équilibre qu’à travers une série de conflits et de secousses très sérieux. Je jugeais probable que le conflit dans l’industrie charbonnière pouvait précisément en Angleterre amener une grève générale. De là, je concluais qu’inévitablement, dans une période prochaine, des contradictions profondes entre les vieilles organisations de la classe ouvrière et ses nouvelles tâches historiques se manifesteraient.
Ce pronostic fut exposé dans Où va l’Angleterre ?, publié en Union soviétique en 1925, et qui constituait une polémique déguisée contre les « espoirs du Politburo d’une évolution vers la gauche du Conseil général britannique et d’une pénétration graduelle et sans douleur du communisme dans les rangs du Parti travailliste et des syndicats britanniques ».
La préface déclarait : « La conclusion à laquelle j’arrive dans mon étude est que la Grande-Bretagne approche, à toute vitesse, d’une ère de grands bouleversements révolutionnaires. »
Le CPGB avait gagné un soutien important dans les années précédant 1926. Mais la tactique du front unique qui avait facilité cette croissance exigeait que le parti s’affirme lui-même dans la lutte comme une alternative révolutionnaire, par une critique constante de ses alliés réformistes temporaires. Cela était particulièrement vrai des gauches, afin que leurs envolées rhétoriques ne puissent servir de bouclier à la bureaucratie dont elles constituaient un élément essentiel.
En dehors de cela, les discours sur le « front unique », alors comme aujourd’hui, dissimulent toujours une capitulation politique.
D’après ce que Trotsky expliquait être une « impatiente envie de sauter par-dessus le jeune Parti communiste, dont le développement était trop lent », le Comité syndical anglo-russe fut transformé d’un bloc épisodique – qui devait être rompu, insistait-il, «dès la première épreuve sérieuse » – en « une “coparticipation” durable, un instrument pour la révolutionnarisation systématique des masses ouvrières anglaises, et sinon la porte, du moins une voie d’accès à la porte par laquelle passerait à grands pas la révolution du prolétariat anglais » – grâce, faudrait-il ajouter, aux amis « de gauche » de l’Union soviétique.
Comme Trotsky l’écrivit dans Les Leçons d’Octobre, analysant la défaite d’une situation révolutionnaire en Allemagne en 1923 et rappelant la leçon centrale d’Octobre 1917 :
La révolution prolétarienne ne peut triompher sans le Parti, à l'encontre du Parti ou par un succédané de Parti. C'est là le principal enseignement des dix dernières années. Les syndicats anglais peuvent, il est vrai, devenir un levier puissant de la révolution prolétarienne ; ils peuvent, par exemple, dans certaines conditions et pour une certaine période, remplacer même les Soviets ouvriers. Mais ils ne le pourront sans le soutien du Parti communiste, ni à plus forte raison contre lui ; ils ne pourront jouer ce rôle que si l'influence communiste devient prépondérante dans leur sein.
À l’appui de la campagne contre le « trotskysme » déclarée par le Komintern en mai 1925, le Workers’ Weekly du 5 juin rapporta que le congrès du CPGB ne donnait « aucun appui à l’optimisme révolutionnaire de ceux qui soutiennent que nous sommes à la veille de vastes luttes révolutionnaires immédiates ». En effet, Où va l’Angleterre ? ne fut publié en Angleterre qu’après la trahison du TUC.
Par cette censure politique de la ligne dissidente de Trotsky – et non parce que «personne n’écoutait » – les travailleurs les plus à gauche et les éléments les plus révolutionnaires furent politiquement désarmés.
Comme George Hardy, secrétaire intérimaire du National Minority Movement pendant la grève générale, l’écrivit dans ses mémoires :
Bien que nous sachions de quelles trahisons les dirigeants de droite étaient capables, nous ne comprenions pas clairement le rôle joué par la soi-disant gauche dans la direction syndicale. Dans l’ensemble, ils se révélèrent être des moulins à paroles et capitulèrent devant l’aile droite. Nous avons reçu une importante leçon : tout en développant officiellement un mouvement vers la gauche, le point principal dans la préparation à l’action doit toujours être de développer une direction politiquement consciente parmi la base.
Une leçon apprise bien trop tard, cependant.
L’héritage de la grève générale aux XXe et XXIe siècles
Je veux que ceci soit clairement compris. Les défaites font toujours payer un prix aux travailleurs, parfois un prix lourd. Mais même ainsi, les défaites, même les plus amères, ne sont pas la pire chose qui puisse arriver. La classe ouvrière peut apprendre des défaites et, finalement, émerger politiquement renforcée dans les batailles ultérieures.
Il n’y avait jamais eu de garantie de succès pour la grève générale, même si la ligne de Trotsky l’avait emporté. Et Trotsky ne suggéra pas non plus que la grève passerait immédiatement à la révolution sociale.
Le CPGB était petit, la bureaucratie dirigeait des organisations de masse et ses couches de gauche jouissaient d’un soutien populaire. Développer un cadre et la base de masse nécessaires à une lutte pour le pouvoir prendrait du temps.
Trotsky fut toujours sobre et réaliste dans ses attentes, car il conseillait la classe ouvrière sur des questions de vie ou de mort.
Il écrivit en février 1926 :
Il ne s’agit pas actuellement en Angleterre de fixer le « jour » de la révolution – nous en sommes encore loin ! – mais de comprendre clairement que toute la situation objective rapproche ce « jour », le fait entrer dans le domaine de la politique éducatrice et préparatoire du parti du prolétariat et crée en même temps les conditions de sa rapide formation révolutionnaire.
Trotsky établit clairement que l’impact d’une grève générale ne serait pas déterminé simplement par les possibilités objectives qu’elle soulevait, mais par la perspective et les intentions de ceux qui la dirigeaient.
Écrivant le 5 mars, avant le début de la grève, il expliqua : « En Grande-Bretagne plus que dans tout le reste de l’Europe, la conscience des masses ouvrières, et particulièrement celle de leurs couches dirigeantes, est en retard sur la situation économique objective. Et c’est précisément dans cette direction que résident aujourd’hui les principales difficultés et les principaux dangers. »
Pour souligner la nécessité de construire une autre direction révolutionnaire, il déclara ensuite, en des mots que chacun ici devrait mémoriser : « Toute la “superstructure” actuelle de la classe ouvrière britannique – dans toutes ses nuances et tous ses groupements sans exception – représente un mécanisme servant à freiner de la révolution. »
Le 6 mai, pendant la grève, il écrivit :
La grève générale est la forme la plus extrême de la lutte de classe. Après elle, vient immédiatement l’insurrection armée. C’est précisément pourquoi la grève générale exige plus qu’aucune autre forme de la lutte de classe une direction claire, résolue, énergique, autrement dit une direction révolutionnaire. Mais le prolétariat britannique ne montre dans la grève actuelle aucune trace d’une telle direction, et l’on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle se constitue d’un seul coup, toute faite, comme sortie de terre.
Il faut tout faire, dans le cadre international, pour venir en aide aux combattants et leur faciliter les conditions de la victoire. Mais il faut bien se rendre compte que cette victoire n’est possible que dans la mesure où la classe ouvrière britannique, au cours du développement et du renforcement de la grève générale, réalise qu’il lui faut changer ses chefs et se montre à la hauteur de la tâche.
Au lendemain de la grève, des milliers de travailleurs adhérèrent au CPGB, cherchant une voie révolutionnaire, ce qui doubla ses effectifs, qui passèrent de 6000 à 12 000 en un an. Mais au lieu d’y trouver un tel programme révolutionnaire, le Komintern sous Staline exigea le maintien du Comité anglo-russe et son alliance avec le TUC !
La désillusion et la désorientation créées par la trahison, ainsi que l’échec à combattre cette trahison et à en tirer les leçons, firent reculer la classe ouvrière britannique et la placèrent sur la défensive pendant des années face à des attaques féroces contre son niveau de vie et ses droits démocratiques.
Ces mêmes sentiments contribuèrent à consolider l’emprise de la bureaucratie stalinienne en Union soviétique et sur l’Internationale communiste, menant à la défaite historique de la révolution chinoise puis, plus tard, à l’arrivée au pouvoir de Hitler sans qu’un seul coup de feu soit tiré par la classe ouvrière allemande.
Il est impossible d’aller plus loin ici, sinon pour dire que le monde d’aujourd’hui serait profondément différent si la série de défaites politiques commencée en 1926 et la consolidation de la dictature stalinienne n’avaient pas eu lieu.
Cependant, aujourd’hui, nous vivons dans un monde où la bureaucratie stalinienne n’existe plus, ayant achevé sa mission contre-révolutionnaire avec la restauration du capitalisme dans l’ancienne Union soviétique et en Chine.
Le Parti travailliste ici, en Grande-Bretagne, est au bord de l’effondrement complet, et les syndicats ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent autrefois ; rares sont ceux, en dehors des rangs de la pseudo-gauche, qui les considèrent encore comme ayant le moindre lien avec la lutte de classe.
C’est une situation politique entièrement nouvelle.
Le capitalisme est entré dans une période de crise pire encore que celle où Trotsky s’opposait à la contre-révolution stalinienne. Et s’il est vrai que les travailleurs ne disposent d’aucun moyen réellement organisé pour s’opposer à la classe dirigeante, ils sont néanmoins poussés dans la lutte. Et ils chercheront de telles organisations, tout en en construisant de nouvelles.
Nous, au Socialist Equality Party, voyons cela comme une occasion de travailler à un changement fondamental dans l’allégeance politique de la classe ouvrière, en particulier celle de la « génération Palestine » et des jeunes travailleurs et étudiants qui haïssent ce système et les crimes horribles commis par ses représentants, Donald Trump, Keir Starmer et leurs semblables.
Et nous faisons progresser ce tournant vers la lutte révolutionnaire en démasquant systématiquement les efforts du SWP, du Parti communiste révolutionnaire et de leurs semblables pour piéger de nouveau les travailleurs derrière la bureaucratie syndicale, ou derrière des impostures politiques pro-capitalistes telles que Jeremy Corbyn, Zarah Sultana et Zack Polanski.
C’est le parti que vous devriez rejoindre, la section britannique de la Quatrième Internationale de Trotsky, dirigée par le Comité international. C’est dans nos rangs que vous devez vous préparer aux combats à venir ici au Royaume-Uni et à la lutte mondiale contre la réaction de droite et la guerre, et pour la révolution socialiste mondiale.
